Tanguy Viel, Article 353 du code pénal

Martial Kermeur a jeté Antoine Lazenec à la mer, au large des côtes bretonnes, ramené le bateau au port et attendu.
Arrêté puis conduit devant le juge qui lui demande de raconter son histoire « depuis le début, Monsieur Kermeur, depuis le début », il fait le récit des circonstances qui l’ont poussé, ce matin-là, à accompagner Antoine Lazenec. A tuer Antoine Lazenec.
Tandis que l’interrogatoire commence, nous, lecteurs, prenons place dans la salle et, tels les jurés d’un procès, écoutons la confession de cet homme. Un récit ponctué d’interrogations, de doutes, une parole libre « en désordre ». Au-delà de son histoire personnelle, des « faits » qu’on lui demande de relater, bien au-delà, s’élève la voix d’un homme fatigué de voir la chance passer près de lui sans le voir. D’échecs en mauvaises décisions, c’est le poids d’une vie qu’il dépose, sans même attendre le jugement qu’il a lui-même rendu.
Avec lucidité et pour la première fois de façon totale, il raconte le village sinistré par le déclin de l’arsenal de Brest, la solitude des hommes taiseux, le désir et l’envie, puis l’arrivée d’Antoine Lazenec, promoteur véreux, espoir irraisonnable des habitants de la rade. Martial Kermeur parle au nom de tous ces oubliés, hommes et femmes du bout du monde, sans emploi, attachés à cette terre rude, dont l’âme semble « prête à se perdre dans l’étendue plane et les dunes pierreuses qui hésitent où finir »

Un mot encore sur l’écriture, exceptionnelle, poétique qui exprime cette parole dite, son rythme, les détours d’une pensée-puzzle. Le roman est d’une maîtrise parfaite, l’intrigue tendue, et nous lecteurs sommes pendus à la réaction du juge, à cet article 353 du code pénal, impliqués et silencieux, partiaux sans doute, bouleversés par cet homme grand qui ne porte pas sa faute mais la douleur de l’humanité dans ses non-dits et son silence. La force des images, la justesse des ressentis en font un roman puissant. Admirable jusqu’à la dernière ligne.

« Dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est inutile, puisqu’il n’y a rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors » , mais non, comprendre là-dedans, j’ai dit au juge, c’est plutôt ressentir profondément, là, oui, là, et alors j’ai mis le doigt non pas sur le cœur, non pas sur le front, mais sur l’estomac, là, en dessous du plexus, oui, là, comprendre, ça fait une douleur que les hommes je vous jure, connaissent depuis l’Antiquité, sans trop savoir jamais si ça brûle ou pique ou détruit ».

Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Les Éditions de Minuit

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