Sándor Márai - Métamorphoses d’un mariage

samedi 05 mai 2007

metamorphose-dun-mariage.jpgTrois personnages livrent chacun leur tour, à trois époques différentes, l’histoire qui les a unis : une histoire d’amour, de rupture et de classe sociale dans la Hongrie de l’entre-deux guerres. D’abord Ilonka, la femme amoureuse et trompée puis Peter le mari cédant peu à peu à la passion interdite et enfin Judit, la domestique ambitieuse qui a brisé le couple. Chacun confie avec ses propres mots sa version des événements, ses sentiments, son analyse de la situation. Mais que s’est-il réellement passé ?
Voici un roman extrêmement riche, subtil et d’une grande lucidité, les trois récits-confessions des personnages - trois facettes de l’être humain - offrant de magnifiques réflexions sur le sentiment amoureux, la bourgeoisie, la complexité des rapports humains. Ilonka est la bourgeoise soumise au sort des femmes de sa classe : aimer son mari envers et contre tout, accomplir son devoir, faire tourner sa maison sans se plaindre, en un mot “assumer”. Peter, le bourgeois élevé dans l’idée de sa supériorité, aux prises avec sa conscience, acceptant mal l’idée de pouvoir aimer une domestique mais cédant à la passion qu’il croit être un acte de rébellion ultime contre sa classe. Judit, la bonne née “dans un trou” en Transdanubie qui a parfaitement observé et intégré le style de vie des riches et a fini par les imiter, ou plutôt les singer après son mariage avec Peter. C’est elle qui offre d’ailleurs les pages les plus cocasses et les plus perspicaces sur les antagonismes de classe : “Mais voilà, nous n’avions pas encore de caveau familial- et nous nous sommes empressés de corriger cette erreur. Mon mari a mené une véritable enquête afin de dépister le meilleur spécialiste de la ville (…) Donc après consultation, nous avons choisi un modèle, un caveau superbe avec coupole, spacieux et bien sec (…) il y avait un vestibule, avec des fleurs, un sorte d’entrée avec des colonnades, avec des bancs en marbre pour les visiteurs, au cas où ils voudraient se reposer un peu avant de mourir.”
Mais comment comprendre le titre de l’ouvrage, les “métamorphoses” d’un mariage ? Etrange de prime abord, il porte pourtant tout le sens du livre : la vision du mariage stable de Peter et Ilonka puis celui passionnel de Peter et Judit que nous avons au début du roman change à mesure que les personnages se dévoilent. C’est toute la force de cette construction en trois parties. Véritable jeu de miroirs, l’image que les personnages se renvoient évolue en fonction du narrateur. Car on ne se voit jamais tel que l’on apparaît aux autres. D’un bout à l’autre du livre, notre perception de ce qui s’est réellement passé dans le ménage s’accroît. Cette métamorphose, c’est surtout la transformation totale que le mariage opère sur les personnages. Sûr de lui au début de sa vie, Peter perd pied en découvrant la vraie nature de Judit, plus ambitieuse qu’aimante. En comprenant qu’elle ne peut pas l’aider à vaincre les doutes qui le hantent, il choisit la solitude absolue. Paysanne et rude dans sa jeunesse, Judit se métamorphose en vraie femme du monde, jusqu’à n’être plus reconnaissable.
Tout n’est finalement que faux-semblants, luttes ancestrales pour un pouvoir que les hommes essaient de conquérir les uns sur les autres et la société n’est qu’un espace dans lequel les humains jouent un rôle qui n’est pas le leur. Mais la figure la plus émouvante est sans nul doute celle de l’écrivain Lazar, un ami de Peter qui traverse les récits et dont le rôle n’est pas négligeable. Observateur de ce qui se joue dans ce ménage à trois, désabusé, il préfère l’exil et fuit une société dans laquelle il n’a pas sa place assistant avec tristesse à la fin d’un monde superbe, celui d’avant-guerre, d’avant le régime communiste “Il a fini par se rendre compte que la raison ne valait rien, parce que les instincts étaient bien plus forts qu’elle. Les émotions l’emportent sur la raison et se moquent d’elle, dès lors qu’elles peuvent s’appuyer sur la technique (…) c’est pourquoi, il n’attendait plus rien des mots, il ne croyait plus que alignés en bon ordre, ceux-ci puissent être d’une quelconque utilité pour le monde et pour les hommes.” Ce qui n’est pas sans rappeler la propre histoire de Márai, contraint à l’exil en 1948 après avoir été qualifié d”auteur bourgeois.” Thèmes de l’exil et de la guerre qui sont d’ailleurs parfaitement traités avec beaucoup de sensibilité et de réalisme dans une langue toujours fine.
Depuis la parution des Braises, on redécouvre à juste titre cet auteur très prisé de la jeunesse hongroise et considéré comme un auteur majeur de la littérature européenne. Une très belle découverte pour moi.

Métamorphoses d’un mariage, Sándor Márai, Albin Michel “Les grandes traductions”, traduit du hongrois par Georges Kassai et Zeno Bianu.
Du même auteur, Les braises, L’héritage d’Esther aux éditions Albin Michel et en livre de poche

Entry Filed under: Littérature étrangère

3 Commentaires Ajoutez le vôtre

  • 1. Allie  |  mai 5th, 2007 at

    Jolie critique ;)
    Il me tente beaucoup celui-là!

  • 2. Marc  |  mai 20th, 2007 at

    Bravo pour cette critique. J’ai beaucoup apprécié ce livre, je vais lire prochainement ses autres livres. Il faut ajouter qu’il s’agit d’une écriture très classique qui n’est jamais pesante, sans doute un très beau travail de traduction.

  • 3. carine-solivellas  |  mai 23rd, 2007 at

    Marc, merci pour cette remarque sur la traduction, tu as raison de souligner que le plaisir de lecture d’un livre étranger vient aussi de ce gros travail !

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