Oreille rouge
vendredi 08 décembre 2006
Eric Chevillard prend un certain plaisir à démonter les genres littéraires. Après les contes dans Le vaillant petit tailleur, il s’attaque ici au récit de voyage.
Un écrivain “qui devrait s’appeler Jean-Léon “ est invité à séjourner et à écrire au Mali pendant quelques mois. Notre auteur compte donc bien mettre à profit cette expérience enrichissante pour en ramener un livre, un grand poème sur l’Afrique. LE grand poème, pourrait-on dire. Rien de tel que l’expérience après tout, et puis il va sentir l’Afrique, la vivre, la comprendre, en tirer la substantifique moelle. Impossible d’ailleurs de partir là-bas sans se munir de l’élément indispensable : un petit carnet de moleskine noire. Anecdotes, observations viendront ainsi noircir avec authenticité les pages du baroudeur Oreille rouge ainsi surnommé par les Africains. Pourtant son voyage s’éloigne, d’hésitations en contretemps, notre auteur retarde le grand départ, tente d’y échapper. Après tout c’est vrai, pourquoi l’Afrique ? “Il se verrait plus naturellement accouché de onze chiots”. Tant et si bien que l’on ne sait plus s’il part vraiment. N’est-il pas finalement resté en Vendée pour nous décrire les hippopotames ? Toujours est-il qu’il en reviendra intact “son pèse-personne impertubable atteste qu’il ne s’est rien passé : 72 kilos, les mêmes.”
De cette confusion naît l’humour. “Couché, il entend dans la nuit le braiment pittoresque des ânes. C’est l’Afrique éternelle. Et le songe peut s’envoler. Au vingt-troisième jour toutefois, il s’avise que ce braiment -plainte nocturne de l’Afrique harassée par les travaux du jour, chant fêlé, poignant qui parfois dans son lit lui tirait des larmes - provient en réalité de la plomberie défaillante.”
Chevillard se moque de la vanité des hommes, de ceux qui croient tout connaître, et plus particulièrement des écrivains. Le ton est sarcastique (Ah, l’indispensable petit carnet de moleskine!!), les situations dans lesquelles se retrouvent notre Jean-Léon souvent absurdes. Le récit n’est pas continu : il ne s’agit pas d’une histoire suivie mais plutôt d’une suite de paragraphes, ce qui permet à l’auteur d’explorer toutes les facettes de l’imagination. En prenant un à un les éléments d’observation d’Oreille Rouge (qui mentionne tout ce qu’il est de bon aloi de mentionner sur l’Afrique), il nous permet d’assister à la naissance de la fiction, à son processus de création. Le tout dans une langue superbe.“Demain commence une longue période de sécherese, il essaie de coudre de l’eau dans ses poches”.
Dans ce roman, Chevillard démonte notre bêtise à tous, nos préjugés comme les siens avec beaucoup d’intelligence et de talent.
Eric Chevillard, Oreille rouge, Editions de Minuit (2005)
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