La peau froide
dimanche 28 janvier 2007
Dans quel monde incertain est-elle, cette île de l’Atlantique Sud, balayée par les vents polaires, “ce pot de fleurs égaré dans l’océan le moins fréquenté de la planète à la même latitude que la Patagonie” ? Le narrateur, activiste irlandais voulant fuir “un monde dirigé par des spirales de violence” y accepte un poste de climatologue pour un an. Sa seule compagnie : un Allemand, Batis Caffó, renfermé, bourru, secret, prétendument gardien du phare de cet îlot éloigné de toute civilisation. Toute ? Non. Inexorablement, à la nuit tombée, des créatures humanoïdes surgissant des mers, des monstres amphibies «à la peau froide» attaquent les deux hommes.
Que veulent-elles ? Prendre possession des lieux. Les deux hommes isolés, frères d’armes unis par leur seule volonté de survivre, installent la résistance. Très vite, elle seule a encore un sens. L’étau se resserre autour d’eux à mesure que la nuit australe, si démesurément longue, s’installe.
Roman fantastique au suspense angoissant, La peau froide vous tiendra en haleine par le rythme effréné des attaques des monstres. La description des éléments de l’île, sorte de no man’s land, ainsi que celle des créatures, progressive au long du roman, accentue la sensation d’angoisse et le malaise du lecteur.
Premier roman de l’anthropologue catalan Albert Sanchez Piñol, La peau froide explore avec intelligence les profondeurs de l’âme humaine. La présence des monstres sur cette île n’est en effet que le prétexte à une étude des comportements et le huis clos entre l’homme et l’animal une longue métaphore de nos peurs, de nos faiblesses. Jeu de miroir entre l’homme et le monstre - à tel point qu’on peut se demander qui est qui - le roman analyse avec finesse les logiques ancestrales du conflit entre les êtres. Les deux hommes condamnés à combattre chaque nuit leurs ennemis nous montrent deux facettes de l’être humain : la brutalité obstinée de Batis se heurtant à l’humanisme du narrateur. L’instinct pousse en effet à combattre un ennemi pour se défendre alors que l’intelligence pousse à observer pour comprendre. En mettant face à face ces deux hommes dans des conditions extrêmes - l’impossibilité pour eux de fuir l’île - l’auteur explore les frontières incertaines entre la barbarie et la civilisation, quand la peur de l’autre se mêle à la tentation de le dominer. Prisonniers sur une île, les hommes sont avant tout prisonniers d’eux-mêmes.
Ce roman a connu un succès mérité en Espagne. La langue est fluide et maîtrisée, le sujet intelligent et les pages se tournent à toute vitesse. Un très bon livre.
Albert Sanchez Piñol, La peur froide, Actes Sud (2004), paru également en collection Babel
Entry Filed under: Littérature étrangère
3 Commentaires Ajoutez le vôtre
1. Camille | janvier 31st, 2007 at
Bonjour, merci pour ta critique qui me donne très envie de lire ce livre qui se trouve dans ma pile à lire!
Et bravo pour ce très beau blog que je découvre…
2. Yokai | juin 21st, 2007 at
Je partage complètement votre avis sur ce livre. Quel bonheur de tomber sur un livre réunissant, avec autant de succès, aventure et réflexion. J’ai d’ailleurs rédigé sur mon blog une critique plus succincte de ce roman.
Au passage, je n’avais pas remarqué le jeu de mots Battis Caffo -> bathyscaphe, excellent !
3. Estampilles, le blog litt&hellip | janvier 22nd, 2008 at
[…] Vous vous souvenez peut-être de La peau froide, excellent roman dont je vous recommande une fois de plus la lecture. Le catalan Albert Sanchez Piñol revient avec ce nouvel opus aussi intelligent et bien mené et pourtant un peu moins enthousiasmant. […]
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