Duong Thu Huong - Terre des oublis

jeudi 19 juillet 2007

terre-des-oublis.jpgUn triangle amoureux tragique digne des drames cornéliens, une puissante évocation à la fois réaliste et poétique du Vietnam d’après-guerre, avec Terre des oublis, Duong Thu Huong nous entraîne dans un voyage fascinant à travers son pays et les âmes de ses habitants.
Alors qu’elle rentre de forêt, Mien belle jeune femme heureusement mariée à Hoan, un riche propriétaire terrien dont elle a un enfant et à qui elle voue une passion brûlante, aperçoit un attroupement devant la magnifique demeure que le couple s’est fait construire. Au centre du groupe, un homme, tel un fantôme surgi des Enfers : son premier mari Bôn, martyr de guerre, dont elle a été déclarée veuve quelques années plus tôt. Bôn, le héros, le patriote que quatorze années de guerre et d’errance ont détruit physiquement et psychologiquement. Pauvre, affaibli, incapable d’être soutenu par sa seule famille, une sœur sauvage et paresseuse, il vient reprendre ce qui est encore à lui, son seul espoir de survivre : sa femme. Mais plus rien d’officiel ne les attache. L’heure du choix a sonné pour Mién. Vivre son amour ou rendre à Bôn les honneurs que son sacrifice pour la patrie lui octroie ? Dans un pays comme le Vietnam, “la femme qui ne sait pas se sacrifier, la femme sans noblesse et sans vertu ne remplit pas son devoir.” Sous la pression des dirigeants du village, elle se résout à rejoindre son premier mari, son corps meurtri, bon à rien, sa misère. Comprenant que c’est uniquement par loyauté, le malheureux fou d’amour développe alors une obsession : engendrer un fils pour unir à jamais la vie de Mién à la sienne. Quant à Hoan, le délaissé, l’homme bon, il n’a d’autre alternative que de se perdre dans les lumières aveuglantes et les plaisirs faciles qu’offre la ville.“Son retour vers le premier homme n’était qu’un suicide, le sacrifice d’une femme née d’une société soumise à d’incessantes guerres où la vie tremblante des hommes palpitaient comme des ailes d’éphémères, où toute leur énergie s’enracinait dans la fidélité, la résignation tenace de leurs épouses.”

Trois victimes, trois innocents, une seule fautive : la guerre, des années de guerre incessante. L’auteur passe de l’un à l’autre des trois personnages fouillant dans leur histoire et leur passé afin d’éclairer leur funeste destin, et au-delà, celui de tout un peuple. Car le choix de Mien ne se comprend qu’à la lueur des valeurs traditionnelles de responsabilité vietnamiennes.

Néanmoins, la complexité de leurs sentiments dépasse le seul cadre géographique et offre plus largement une réflexion sur l’être humain, sa quête éternelle d’un compagnon de route, son besoin de partage, sa lutte incessante entre ses désirs et ses obligations. C’est un livre envoûtant, véritable fête des sens : des odeurs de la forêt après la pluie à celle des gâteux de soja en train de cuire, de la beauté d’un ciel en feu au contact moite des corps dans la nuit. Ne vous laissez surtout pas rebuter par les 800 pages car toutes sont magnifiques de poésie, d’humanité et d’intelligence. Laissez-vous prendre par ce drame qu’on suit avec la même passion que ses protagonistes. Admirablement traduit, il a récemment reçu le grand prix des lectrices de Elle.

Duong Thu Huong, Terre des oublis, Sabine Wespierser, traduit du vietnamien par Phan Huy Duong

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