Clara et la pénombre

mardi 05 décembre 2006

clara3.jpg 2006. Le marché de l’art a évolué, le tableau tel que nous le connaissons est désormais dépassé et peu vendeur. Amsterdam et Vienne sont devenues les deux centres d’une nouvelle forme d’art : l’art hyperdramatique qui utilise le corps comme support artistique. C’est lui que l’on peint, que l’on déforme, que l’on exhibe dans des musées : le corps devient la toile. “L’adolescente est nue sur un podium. Le ventre lisse et l’ellipse sombre du nombril se trouvent à hauteur de notre regard.(…) Elle est peinte en terre de Sienne naturelle et ocre. Des ombres terre de Sienne foncée soulignent les seins et épousent l’aine et la fente. Nous ne devrions pas dire “fente” car nous parlons d’une oeuvre d’art (…) Devant le cordon de sécurité, un panneau indique le titre en trois langues : Défloration.”
Le monde de l’art est bouleversé le jour où cette même adolescente est tuée selon des rites sacrificiels étranges. Comment alors, faut-il voir le crime ? Est-ce l’assassinat d’une jeune fille de quatorze ans, ou la destruction d’une des toiles les plus célèbres et les plus chères du moment ?

Clara, une jeune toile espagnole est entrée dans ce système par choix. Elle rêve d’être peinte par le maître absolu de l’art hyperdramatique, d’être admirée et surtout, consécration suprême, achetée. C’est elle que l’on suit tout au long du roman : sa recherche poussée à l’extrême pour magnifier son corps, les humiliations, les sacrifices qu’elle s’impose pour arriver à ses fins, sa soif de reconnaissance et d’argent. Car “l’argent, c’est l’art” dit un des personnages. Tout en effet tourne désormais autour de lui jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation totale de l’individu. L’utilisation du corps va même au-delà de l’oeuvre artistique et de toute morale : les anciennes toiles sont parfois recyclées en lampe ou en chaise.

Thriller haletant, réflexion sur la recherche esthétique, sur la création, sur les dérives de l’art et ses limites, le roman de Somoza pose la question de la dualité entre éthique et esthétique : quel est le prix de la vie face à l’art ? Jusqu’où peut-on utiliser le corps à des fins artistiques ? Comment considérer l’être humain face au marché de l’industrie culturelle ? A l’heure où le corps est une marchandise de plus en plus exhibée, maltraitée, où le voyeurise fait vendre, tout ce que le roman décrit semble dangeureusement possible.

Ce roman à l’écriture fluide est original et intelligent. Somoza fait preuve d’imagination et de poésie dans la description des toiles et son travail sur les couleurs, sur l’ombre et la lumière est époustouflant. Mais son exergue met immédiatement en garde : “le beau n’est que le commencement du terrible”.

José Carlos Somoza, Clara et la pénombre, Actes Sud (2003)
(disponible en collection Babel).

Du même auteur : La dame n°13 (chez Actes Sud)

Entry Filed under: Littérature étrangère

1 commentaire Ajoutez le vôtre

  • 1. meriaux  |  janvier 28th, 2007 at

    création quand tu nous tient ce n’est pas la peine de lâcher

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