Littérature française
Sorti l’an dernier avec le succès que l’on sait, vient de paraître en poche ce petit texte truculent grâce auquel je viens de passer un très agréable moment. “Travaux, on sait quand ça commence” pour reprendre le titre d’un film… Quand Paul Tanner hérite de la maison de son oncle et plaque tout afin d’assurer les colossales rénovations, il ne sait pas encore “le porte-avion d’emmerdements” sur lequel il vient de s’embarquer. Se succèdent alors une galerie d’artisans improbables, de duos inédits - dont la ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est pas fortuite – qui vont plonger le narrateur dans une profonde perplexité voire une grave dépression. Si le sujet n’est pas vraiment original, le style parfait, l’humour mordant et les personnages hauts en couleurs suffisent. Tout le monde a connu cette situation au moins une fois et cela fait du bien d’extérioriser sa hargne. Ça se lit en un rien de temps, c’est un petit bonheur dont il ne faut pas se priver. A éviter seulement si vous prévoyez de gros travaux cet été pour ne pas ajouter à la pression.
En voici un extrait : “Je n’avais pas le choix. Entrepreneurs et maîtres d’œuvres m’établissant des devis équivalant au PNB du Nicaragua, je devais en passer par là : entrer dans les recoins obscurs du travail au noir, pénétrer ce maquis de paroles évasives, de promesses flottantes, de talents approximatifs, de tarifs changeants, de délais élastiques, découvrir un monde hors taxes, hors norme, hors la loi, peuplé de débutants hésitants, de vieux rusés, de retraités chafouins, de branleurs somptueux, de génies caractériels, de fous complets, de demi-fous, d’irresponsables, de menteurs, de hâbleurs, d’arnaqueurs, un monde instable, prêt à sombrer pour un mot de trop, un coup de vent, un verre de vin, un monde où il manque toujours quelque chose, un outil, une planche, du sable, un sac de MAP, un tuyau, du courage, de la brasure.”
Jean-Paul Dubois, Vous plaisantez, monsieur Tanner, Editions de l’Olivier et Points Seuil.
mercredi 20 juin 2007
Connue pour ses pièces de théâtre, telles que Hilda, mise en scène au théâtre de l’Atelier à Paris il y a quelques années, ou Papa doit manger entrée au répertoire de la Comédie Française, Marie Ndiaye a obtenu le prix Femina en 2001 pour son septième roman Rosie Carpe. A la fois cauchemar teinté d’humour, satire du malaise de la société moderne, fable sur l’impossibilité de la communication, Un temps de saison, écrit à l’âge de 27 ans, témoigne déjà d’une grande maîtrise de son art.
C’est un drôle de rêve, très étrange comme toujours, dans lequel nous entraîne la magnifique langue de Marie Ndiaye. Tout commence assez banalement. Herman, le professeur de mathématiques, en vacances au village, s’en va chez la fermière voisine chercher son épouse Rose et son fils. L’inquiétude s’installe tout doucement, car voilà trois heures qu’ils ont disparu, alors que la pluie tombe de plus en plus fort. Sa visite chez la voisine ne le renseigne pas, et la description minutieuse qui nous est faite de la scène (peut-être un des meilleurs passages du livre) introduit le malaise : la voisine ne manifeste qu’une amabilité irréprochable mais totalement indifférente à l’égard du professeur.
Le roman bascule dans l’étrange lorsque Herman se heurte au silence des villageois. La disparition de Rose et de son fils n’est pour eux pas un événement. Etre de raison de par sa profession, Parisien en vacances soucieux des qu’en dira-t-on, Herman entre dans une sorte de torpeur, qui le paralyse et l’empêche de chercher activement les siens. Il est au village, somme toute, un étranger. Depuis toutes ces années qu’il vient passer ici ses vacances, il n’a noué aucune espèce d’amitié avec les habitants. Après une scène cocasse à la gendarmerie, où il ne trouve aucune aide, Herman se décide à rencontrer le plus haut dignitaire du village, le maire, pour l’informer de cette disparition. Le lecteur est plongé dans la perplexité, tant Herman semble incapable de prendre la situation en mains ni même de s’inquiéter outre mesure pour les siens…
C’est à ce moment que l’on pénètre dans un univers proche de celui du rêve, où l’on va de découverte en découverte, plus insensée les unes que les autres mais qui semblent pourtant découler d’une logique mystérieuse. Herman apprend par exemple que l’hiver dure dix mois dans ce village et que la pluie ne cesse d’y tomber en l’absence des vacanciers, que les petites facades du village cachent des maisons troglodytes, que le village est dirigé par la mystérieuse corporation des commercants, tous à la recherche d’une maximisation des profits. Le village prend défintivement le dessus sur lui, et Alfred, président du comité des fêtes, le convainc sans difficulté de s’installer à l’hotel, dans la chambre adjacente à la sienne. Herman lâche prise et sa maigre volonté est réduite à néant. C’est en se fondant dans la vie du village et en faisant oublier son origine qu’il reverra les siens, lui assure Alfred.
En effet, au bout de quelques temps, Herman finira par croiser les ombres de sa femme Rose et de son enfant, installés chez le marchand de chaussures (!)… Mais alors, on ne sait plus qui dans l’histoire est la véritable âme en peine…
Marie Ndiaye, Un temps de saison, éditions de Minuit, disponible dans la collection “double”
mardi 12 juin 2007
Quand on est sur le point de devenir une star du rock et que personne ne le sait encore à part vous, mais qu’on vit à Paris et qu’après tout, il faut bien manger, on passe le concours d’”agent de contact”, comprenez gardien de musée… Notre narrateur, à défaut de galvaniser les foules en délire - mais rassurez-vous, c’est temporaire - encadre les foules touristiques d’un célèbre musée parisien… et nous révèle les secrets bien gardés de la conservation du patrimoine de l’humanité.
Un premier roman sympa et enlevé qui réserve bien des sourires : la situation d’un gardien de musée aux prises avec les aiguilles de l’horloge qui semblent ne pas avancer, les pauses salvatrices, l’enfer de l’administration et de sa hiérarchie, les grèves - tout de même, il ne faut se faire usurper sur les minutes de pause - cela a pour nous tous un air de déjà-vu, déjà entendu et on prend un certain plaisir à observer notre pauvre rocker se débattre avec ça, d’autant que certains collègues sont particulièrement “gratinés”… Ce qu’on sait moins, c’est que la fonction d’agent de contact peut rendre complètement dingue ! On passe donc un bon moment. Mais n’en attendez pas plus, il n’a pas d’autre vocation !
“Un dimanche ensoleillé, j’ai failli y passer. Slimane avait repéré un objet suspect devant lequel j’étais passé trois ou quatre fois sans me douter que je risquais gros. Un landau. Comment reconnaît-on un landau suspect d’un landau normal ? Slimane, plus ancien que moi, n’a pas été peu fier de me montrer son professionnalisme : “Regarde dans ce landau, tu ne vois pas quelque chose de suspect ? ” J’ai jeté un coup d’oeil et n’ai strictement rien vu, pas même un bébé. “Justement ! s’est écrié Slimane, s’il n’y a pas de bébé, c’est qu’il y a peut-être une…” Comme un groupe de touristes débarquait dans la zone, Slimane s’est aussitôt mis à siffloter, les mains dans le dos l’air de rien. Et moi qui prenais cet agent pour un débile léger ! Il m’a fait signe de le rejoindre à l’écart du groupe, puis furtivement m’a soufflé à l’oreille droite : “une bombe, mon vieux”. Bien vu l’ancien.”
Nicolas Beaujon, Le patrimoine de l’humanité, Editions du Dilettante.
dimanche 13 mai 2007
C’est une chanson qui nous ressemble… celle que nous raconte Dominique Mainard dont je viens de découvrir avec bonheur l’univers subtil et sensible.
Je voudrais tant que tu te souviennes est une histoire de femmes, celle d’une jeune fille d’abord, Julide dont la vie est désespérément tracée par ses parents. Fiancée à un cousin à l’âge de seize ans, elle perd peu à peu l’innocence et la pureté qui étaient les siennes. Celle d’une femme ensuite, Mado solitaire et secrète avec qui la tante de Julide s’est liée d’amitié. Après le départ précipité de cette dernière, Julide et Mado restent très proches soutenant chacune à leur manière la solitude de l’autre. Mais voilà qu’arrive en ville un inconnu dont Mado tombe éperdument amoureuse. Malgré ce bonheur possible, enfin à portée de main, Julide s’obstine à vouloir la tenir éloignée de l’homme, au prix d’une cruauté envers Mado dont elle ne se savait pas capable. Pourquoi ?
Comment ces personnages, cette histoire d’amour improbable, ces rencontres impossibles peuvent-ils nous transporter et nous émouvoir autant ? C’est le pouvoir d’imagination et la beauté de l’écriture de l’auteur, tout en nuances, en sensibilité et en pudeur qui donnent à ses personnages une consistance et une humanité troublante. L’écriture prend ici un sens particulier, magnifique, originale et raffinée, elle sublimerait toutes les histoires, de la plus banale à la plus incroyable.Voici assurément ma belle rencontre de la semaine.
Dominique Mainard, , Editions Joëlle Losfeld
dimanche 11 mars 2007
Dans la guerre (paru chez Actes Sud en 2003), le précédent roman d’Alice Ferney, m’avait particulièrement touchée. Roman bouleversant sur la guerre de 14/18, sur le combat des hommes au front et sur celui des femmes à l’arrière livrées à l’attente et à la solitude, il retrace avec force l’horreur d’un drame humain. J’admire depuis L’élégance des veuves, la sensibilité d’Alice Ferney, sa grande finesse dans l’analyse psychologique des personnages, son écriture élégante, juste, tendre et émouvante. C’est donc avec bonheur que je me suis lancée dans la lecture de son dernier roman Les autres. L’histoire la voici : une famille réunie pour l’anniversaire du fils cadet. Autour de lui, sa mère, son frère, sa grand-mère, sa fiancée et ses amis. Son frère aîné lui offre un jeu intitulé «Personnages et Caractères, un jeu de psychologie qui peut engager de quatre à douze joueurs. Pour l’intérêt de la partie, il est préférable que les participants se connaissent un peu. Ou croient se connaître, ce qui revient sans doute au même. Le jeu leur donnera l’occasion de tester la profondeur et la justesse de leur familiarité. Personnes susceptibles s’abstenir».
On imagine donc aisément la suite. De révélations chocs en confidences trop intimes, le jeu tourne vite au massacre : les autres ne sont jamais ceux que l’on croit et l’on ne se connaît jamais vraiment soi-même. Pas de quoi s’étonner a priori. La vraie originalité du roman réside plutôt dans sa construction en trois parties : la même soirée est en effet traitée de trois façons différentes : la première rend compte des pensées des personnages durant la partie, la deuxième est celle du dialogue entre les personnages et la troisième est vue par le narrateur omniscient. Ces trois modes de narration éclairent peu à peu ce qui est en train de se dérouler dans le salon de ce pavillon tranquille.
On retrouve ici toutes les qualités que j’apprécie chez la romancière. Véritable exercice de style maîtrisé, il démontre parfaitement son sujet : nous n’apparaissons jamais tels que nous sommes et nous en souffrons. Nous voudrions partager notre douleur, nos doutes, nos joies avec l’autre mais la pudeur, la peur, la honte nous empêche de nous dévoiler. Cela est justement vu et décrit.
Je ne suis malheureusement pas entrée dans cette histoire. A aucun moment je n’ai voulu savoir la suite de ces vies, de ces non-dits, lots de chaque famille, de chaque être humain. Les trois parties quoique différentes sont de fait assez répétitives car tout est su dès la première… et l’on s’ennuie.
Je passerai donc sur ce roman et vous conseille plutôt de découvrir, si ce n’est pas déjà fait, Dans la guerre, La conversation amoureuse ou L’élégance des veuves, tous parus chez Actes Sud en Babel.
Alice Ferney, Les autres, Actes Sud
dimanche 11 février 2007
Si vous ne connaissez pas encore l’excellente collection de 10/18, «grands détectives», voici l’occasion de faire une découverte. Le principe : une enquête policière prenant place dans un contexte historique précis. Bien documentés, à l’intrigue souvent bien menée, ces livres sont parfaits pour passer un agréable moment. De plus, le catalogue de la collection est si riche que les amateurs d’Histoire sont sûrs de trouver leur époque fétiche !
Sixième volet de la série des enquêtes du libraire Victor Legris dans le Paris de la fin du XIXe siècle, Le Talisman de la Villette débute par la découverte d’un corps de femme devant les sinitres octrois des abattoirs : secrets, faux-semblants, meurtres, Paris est une fois de plus le théâtre de crimes sordides. Une enquête pour l’intrépide libraire de la rue des Saint-Pères !
Comme toujours, Paris est parfaitement reconstituée, la gouaille de l’époque savoureuse et l’enquête prenante. Tel un véritable feuilleton populaire, on s’attache aux péripéties des personnages haut en couleurs et les situations sont plus rocambolesques les unes que les autres.
Si je vous conseille de commencer plutôt par le premier de la série, Mystère rue des Saint-Pères, afin d’apprécier pleinement les caractères des personnages, vous pouvez aussi vous plonger directement dans cette nouvelle aventure…
Découvrez la série de Claude Izner en 10/18 «grands détectives» :
• Mystère Rue des Saint-Pères
• La Disparue du Père Lachaise
• Le Carrefour des Ecrasés
• Le Secret des Enfants-Rouges
• Le Léopard des Batignolles
lundi 08 janvier 2007
Eric Chevillard prend un certain plaisir à démonter les genres littéraires. Après les contes dans Le vaillant petit tailleur, il s’attaque ici au récit de voyage.
Un écrivain “qui devrait s’appeler Jean-Léon “ est invité à séjourner et à écrire au Mali pendant quelques mois. Notre auteur compte donc bien mettre à profit cette expérience enrichissante pour en ramener un livre, un grand poème sur l’Afrique. LE grand poème, pourrait-on dire. Rien de tel que l’expérience après tout, et puis il va sentir l’Afrique, la vivre, la comprendre, en tirer la substantifique moelle. Impossible d’ailleurs de partir là-bas sans se munir de l’élément indispensable : un petit carnet de moleskine noire. Anecdotes, observations viendront ainsi noircir avec authenticité les pages du baroudeur Oreille rouge ainsi surnommé par les Africains. Pourtant son voyage s’éloigne, d’hésitations en contretemps, notre auteur retarde le grand départ, tente d’y échapper. Après tout c’est vrai, pourquoi l’Afrique ? “Il se verrait plus naturellement accouché de onze chiots”. Tant et si bien que l’on ne sait plus s’il part vraiment. N’est-il pas finalement resté en Vendée pour nous décrire les hippopotames ? Toujours est-il qu’il en reviendra intact “son pèse-personne impertubable atteste qu’il ne s’est rien passé : 72 kilos, les mêmes.”
De cette confusion naît l’humour. “Couché, il entend dans la nuit le braiment pittoresque des ânes. C’est l’Afrique éternelle. Et le songe peut s’envoler. Au vingt-troisième jour toutefois, il s’avise que ce braiment -plainte nocturne de l’Afrique harassée par les travaux du jour, chant fêlé, poignant qui parfois dans son lit lui tirait des larmes - provient en réalité de la plomberie défaillante.”
Chevillard se moque de la vanité des hommes, de ceux qui croient tout connaître, et plus particulièrement des écrivains. Le ton est sarcastique (Ah, l’indispensable petit carnet de moleskine!!), les situations dans lesquelles se retrouvent notre Jean-Léon souvent absurdes. Le récit n’est pas continu : il ne s’agit pas d’une histoire suivie mais plutôt d’une suite de paragraphes, ce qui permet à l’auteur d’explorer toutes les facettes de l’imagination. En prenant un à un les éléments d’observation d’Oreille Rouge (qui mentionne tout ce qu’il est de bon aloi de mentionner sur l’Afrique), il nous permet d’assister à la naissance de la fiction, à son processus de création. Le tout dans une langue superbe.“Demain commence une longue période de sécherese, il essaie de coudre de l’eau dans ses poches”.
Dans ce roman, Chevillard démonte notre bêtise à tous, nos préjugés comme les siens avec beaucoup d’intelligence et de talent.
Eric Chevillard, Oreille rouge, Editions de Minuit (2005)
vendredi 08 décembre 2006
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