Littérature étrangère
Quand j’ai vu le recueil de Michel Volkovitch sur la table de la librairie, pas un instant je n’ai hésité. Je me suis souvenue, soudain, du plaisir que j’avais à lire, dans la Quinzaine Littéraire - il y a plusieurs années déjà - la précieuse chronique. J’avais presque oublié que mon enthousiasme pour ces petits trésors d’explication littéraire m’avait un jour amenée à déjeuner avec ce professeur éminent.
Et mon souvenir ne m’a pas trahi ! Je reste en admiration devant cette démarche si rare, ou rarement si réussie, qui permet à tout à chacun de décupler son plaisir de lecture. Michel Volkovitch révèle d’imperceptibles phénomènes qui participent de la beauté et du style d’une phrase, d’un fragment. On est saisi par la justesse, la finesse et la précision de l’analyse qui parfois fait appel à des sentiments très subjectifs mais qui appartiennent en fin de compte à une sorte d’inconscient collectif. Par cette analyse, on finit par identifier la source de sa propre sensation.
De Flaubert à Christian Gailly en passant par Antoine Volodine, les exemples qui illustrent le propos font appel à toutes les époques et à tous les genres. Les pourfendeurs du commentaire composé par lequel “on fait dire au texte tout un tas de choses que l’auteur n’avait pas l’intention d’évoquer”, comprendront peut-être à la lecture de ces textes ce qu’on attendait d’eux et reconnaîtront que l’analyse littéraire est une science très sophistiquée !
Et il ne faut pas croire que les mécanismes une fois démontés ont moins de charme… bien au contraire. Car c’est le talent de Volkovitch d’illustrer poétiquement la dimension poétique de la langue. Et il n’est pas inintéressant de songer que ces notations proviennent certainement de l’expérience de Volkovitch traducteur littéraire, chargé de transposer dans sa version, la poésie (au sens large) du texte original.
Selon moi, les textes de Volkovitch sont une invitation à ralentir le rythme, la lecture, à se donner le temps de savourer. Qui n’a jamais ressenti le besoin d’interrompre délibérement une lecture passionnante pour faire durer le plaisir, pour ne pas finir tout de suite, pour ne pas quitter trop vite l’univers d’un roman, le style d’un auteur ? Volkovitch nous le dit ” on ne lit pas bien, si l’on n’est pas en train d’écrire avec l’auteur. ” Et le travail de l’écrivain est souvent lent, en tous cas, nécessite une temps de maturation.
La littérature serait-elle un peu comme le vin, dangereuse pour qui l’absorbe en excès (Don Quichotte), nectar pour qui sait la goûter (et la choisir) ?
” Un matin pas très réveillé, dans le métro qui m’emmène bosser, pas très en train, je lis cette phrase de Bachelard, dans L’Eau et les Rêves qui me réveille :
” Chacun possède à la maison une fontaine de Jouvence en sa cuvette d’eau froide dans un énergique matin. “
Le mot-clef, aucun doute, c’est “énergique”. Et pourtant la phrase acquiert plus d’énergie encore si on ne met pas ce mot là en vedette à la fin. Par quel tour de passe passe ? “
Pour le savoir, procurez-vous ce livre d’urgence ! Et visitez le site de Michel Volkovitch : volkovitch.com
Michel Volkovitch, Coups de langue, Maurice Nadeau Editeur, 2006
lundi 22 janvier 2007
Lolita (1955) de Vladimir Nabokov est un chef d’oeuvre, tout le monde s’y accorde. Et pourtant, il est parfois difficile de s’en expliquer sereinement ! Ce roman se présente comme la confession des aventures de Humbert Humbert. Grossièrement, on pourrait dire que c’est un livre sur la pédophilie… dont la construction et la puissance en font un monument. A la lecture, on éprouve ainsi une curieuse sensation de jubilation mêlée de culpabilité.
Humbert Humbert, le narrateur, se trouve par un hasard implacable devenir le beau-père et l’amant de la délicieuse et orpheline Lolita, qu’il convoitait si ardemment… La description de ses fantasmes au cours de la première partie du livre est troublante. Au point que le lecteur se prend à éprouver une certaine empathie pour ce personnage qui semble condamné à la frustration. Or, publiquement, ce même lecteur n’hésiterait pas à qualifier le personnage de pervers… Pire encore, à la réalisation de ce fantasme, le lecteur éprouvera peut-être quelque pitié pour ce misérable Humbert Humbert, prisonnier de ses pulsions, qui s’évertue à négocier les faveurs d’une Lolita maussade et capricieuse. Scandale ! Le scandale reste intact plus de 50 ans après la première publication. Le point de vue adopté n’est pas celui de Lolita, et cruellement, le lecteur ne trouve que peu de raisons pour plaindre la nymphette et s’indigner de ce qui s’apparente pourtant à un viol !
En effet, ce diabolique Humbert Humbert se présente comme la victime d’un charme irrésistible dont Lolita semble jouer avec malice. Mais quel plaisir le lecteur peut-il bien tirer à suivre ces aventures incestueuses ? En fait, c’est à un autre niveau que le charme opère pour le lecteur… L’honneur est sauf ! En virtuose de l’écriture, sur un plan esthétique donc, Nabokov parvient à faire éprouver au lecteur des sensations analogues à celles de son narrateur. Nos attentes sont tour à tour déjouées, satisfaites, creusées par l’attente, déçues, surprises, détournées… par un récit captivant et savamment orchestré ! Quant au plaisir de la langue, il est extrêmement intense et surprenant, sans doute bien préservé par la nouvelle traduction (2001) de Maurice Couturier. Ce qui peut paraître encore plus extraordinaire quand on pense que l’anglais n’était pas la langue maternelle de Nabokov. Pour exemple, nous nous contenterons de citer les toutes premières phrases du roman qui sont un concentré de la force de cette écriture :
“Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul. Lo-lee-ta: the tip of the tongue taking a trip of three steps down the palate to tap, at three, on the teeth. Lo. Lee. Ta.
She was Lo, plain Lo, in the morning, standing four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita.”
“Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon pêché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de ma langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolores sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita.”
Vladimir Nabokov, Lolita, 1955, traduit de l’américain par Maurice Couturier, Folio
dimanche 21 janvier 2007
Joyce Carol Oates nous emmène dans l’Amérique des années 60, celle d’avant l’escalade de la violence qui accompagne la lutte pour les droits civiques, celle d’avant la guerre du Vietnam. En faisant la chronique d’un campus universitaire où le seul fait d’être encore une jeune fille - à marier- « était considéré, sans ironie aucune, comme un avantage », elle trace le portrait d’une société perdue dans ses rêves d’innocence.
La narratrice de cette histoire, jeune femme rebelle, passionnée de philosophie, orpheline et rejetée par sa famille, peine pourtant à trouver ses marques dans ce milieu édulcoré. Lorsqu’elle s’éprend d’un jeune étudiant noir, elle se met à dos l’Amérique bien-pensante. Seule, mise à l’écart, c’est dans l’écriture qu’elle parviendra à trouver sa voie et à forger son identité.
Récit subtil et érudit, il vaut d’abord pour la peinture sociale de l’Amérique avant la tempête. Mais à travers l’expérience de cette jeune femme idéaliste en quête d’absolu et de vérité, l’auteur pose surtout cette question : comment un individu peut-il se retrouver - ou se trouver - dans un pays qui perd peu à peu tous ses repères et dont le futur souffle “comme un vent noir rapace.»
Je vous emmène, Joyce Carol Oates, Le livre de poche
lundi 01 janvier 2007
2006. Le marché de l’art a évolué, le tableau tel que nous le connaissons est désormais dépassé et peu vendeur. Amsterdam et Vienne sont devenues les deux centres d’une nouvelle forme d’art : l’art hyperdramatique qui utilise le corps comme support artistique. C’est lui que l’on peint, que l’on déforme, que l’on exhibe dans des musées : le corps devient la toile. “L’adolescente est nue sur un podium. Le ventre lisse et l’ellipse sombre du nombril se trouvent à hauteur de notre regard.(…) Elle est peinte en terre de Sienne naturelle et ocre. Des ombres terre de Sienne foncée soulignent les seins et épousent l’aine et la fente. Nous ne devrions pas dire “fente” car nous parlons d’une oeuvre d’art (…) Devant le cordon de sécurité, un panneau indique le titre en trois langues : Défloration.”
Le monde de l’art est bouleversé le jour où cette même adolescente est tuée selon des rites sacrificiels étranges. Comment alors, faut-il voir le crime ? Est-ce l’assassinat d’une jeune fille de quatorze ans, ou la destruction d’une des toiles les plus célèbres et les plus chères du moment ?
Clara, une jeune toile espagnole est entrée dans ce système par choix. Elle rêve d’être peinte par le maître absolu de l’art hyperdramatique, d’être admirée et surtout, consécration suprême, achetée. C’est elle que l’on suit tout au long du roman : sa recherche poussée à l’extrême pour magnifier son corps, les humiliations, les sacrifices qu’elle s’impose pour arriver à ses fins, sa soif de reconnaissance et d’argent. Car “l’argent, c’est l’art” dit un des personnages. Tout en effet tourne désormais autour de lui jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation totale de l’individu. L’utilisation du corps va même au-delà de l’oeuvre artistique et de toute morale : les anciennes toiles sont parfois recyclées en lampe ou en chaise.
Thriller haletant, réflexion sur la recherche esthétique, sur la création, sur les dérives de l’art et ses limites, le roman de Somoza pose la question de la dualité entre éthique et esthétique : quel est le prix de la vie face à l’art ? Jusqu’où peut-on utiliser le corps à des fins artistiques ? Comment considérer l’être humain face au marché de l’industrie culturelle ? A l’heure où le corps est une marchandise de plus en plus exhibée, maltraitée, où le voyeurise fait vendre, tout ce que le roman décrit semble dangeureusement possible.
Ce roman à l’écriture fluide est original et intelligent. Somoza fait preuve d’imagination et de poésie dans la description des toiles et son travail sur les couleurs, sur l’ombre et la lumière est époustouflant. Mais son exergue met immédiatement en garde : “le beau n’est que le commencement du terrible”.
José Carlos Somoza, Clara et la pénombre, Actes Sud (2003)
(disponible en collection Babel).
Du même auteur : La dame n°13 (chez Actes Sud)
mardi 05 décembre 2006
Deuxième roman de l’auteur américain Jonathan Safran Foer, qui connut un énorme succès avec Tout est illuminé (paru aux éditions de l’Olivier en 2003), Extrêmement fort et incroyablement près est l’histoire d’Oskar, 9 ans. Inventeur, francophile, pacifiste, épistolier, astronome et collectionneur, c’est un petit garçon brillant et curieux. Un garçon comme les autres lorsque son père meurt dans les attentats du 11 septembre. Entouré d’une mère et d’une grand-mère attentionnées mais totalement inconsolable, Oskar s’invente alors un monde dans lequel « on a si souvent besoin de s’enfuir vite fait, mais les hommes n’ont pas d’ailes, pas encore en tous cas, alors pourquoi pas [inventer] une chemise en graines pour oiseaux ?”
Un an après les attentats, il trouve une clé dissimulée dans une enveloppe avec un seul indice, le mot « Black » inscrit dessus. Persuadé que cette clé lui permettra de comprendre la disparition soudaine de son père, il part à travers New York à la recherche de la serrure et de son propriétaire.
Tel un miroir réfléchissant sa quête, les récits croisés des grands-parents d’Oskar, survivants de la seconde Guerre Mondiale, révèlent peu à peu l’histoire complexe de sa famille.
Inventif, souvent émouvant dans les scènes où le petit garçon exprime sa fragilité, le livre explore les chemins d’une mémoire perdue, une mémoire fondatrice dont on a pourtant le devoir. S’il souffre de quelques longueurs et utilise un procédé stylistique – en particulier dans les récits des grands-parents – qui par son systématisme peut sembler factice, il n’en reste pas moins un livre attachant et sensible sur le lent et difficile travail de deuil, la perte de repères et l’appréhension par un enfant de la violence des hommes.
Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près, Editions de l’Olivier, 2006
lundi 04 décembre 2006
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