Littérature étrangère

Jim Harrison - Retour en terre

retour-en-terre.gifsmiley.gifUne pile de livres dans ma bibliothèque attend là depuis des semaines… Mais je les ai boudés pour le nouveau roman de Jim Harrison. Parce qu’en ce qui me concerne, ça ne peut pas se rater. Depuis ma découverte de Dalva il y a quelques années, je suis une inconditionnelle de son univers, de la force évocatrice de ses paysages du Nord, des plaisirs simples et sensuels qu’il affectionne, de la beauté qui pointe en tout et dans tout - au détour du chemin, en pleine partie de pêche, autour d’une grillade - de sa poésie et de ses personnages complexes et entiers.

Et j’ai trouvé ce nouvel opus, Retour en terre, particulièrement profond et émouvant.
Donald, un métis Chippewa-Finnois de 45 ans est condamné par une sclérose en plaques. Infirme, sentant la mort approcher, il dicte à sa femme l’histoire de ses ancêtres, l’héritage spirituel du peuple indien, les souvenirs qui ont fait de lui l’homme qu’il est et ses réflexions sur la mort qu’il a choisi d’affronter avec dignité. Pour l’aider, sa famille l’accompagne à la façon dont il a lui-même décidé. Ceux qui ont lu De Marquette à Veracruz retrouveront avec plaisir certains personnages. Cynthia, la femme de Donald est en effet la soeur de David, le narrateur de De Marquette à Veracruz. Ce roman traitait d’ailleurs déjà de l’acceptation : accepter son histoire et ses parents aussi haïssables soient-ils. Ici c’est la mort qu’il faut affronter. Dans les deux romans il faut avoir assez de sagesse pour accepter ce qu’on ne peut maîtriser dans nos vies, mais c’est évidemment ce qu’il y a de plus difficile. Quatre personnages prennent la parole : Donald bien sûr, puis les membres de sa famille. Chacun en continuant à vivre ne cesse d’entretenir cette réflexion - comment accepte-t-on la mort d’un être proche ? Y a t-il autre chose après ? - qui parcourt le livre de bout en bout. Pour David : “Je m’arrête sous un lampadaire pour penser à Donald, à l’étrange manière dont le décès d’un homme tellement aimé semble épuiser tous ses proches, comme si chacun se débattait dans le vide et qu’il n’y avait plus assez d’air pour leur survie.” Pour Cynthia : ” Je me suis rappelé une promenade le long d’un fleuve proche de Au Train avec Flower, qui m’a dit que notre esprit en partance entrait dans le corps de notre animal préféré. Donald était donc un ours, mais j’ai alors pensé avec une angoisse absurde que de tout temps mon animal préféré avait été le plus banal des chiens. Cela signifiait-il que je n’avais pas la moindre chance de retrouver Donald ?” Chacun à sa façon finira par faire son deuil.

Malgré le sujet, ne vous méprenez pas : point de larmes, point de drame car Retour en terre est d’une extraordinaire sobriété et d’une grande pudeur.
Au-delà de cette réflexion, ce qu’Harisson explore avec finesse ce sont nos relations aux autres, notre place sur terre et dans la Nature, notre propension à dépasser nos instincts primitifs. “Returning to earth ” le titre original a été traduit par “Retour en terre”, symbole du dernier voyage mais il aurait aussi pu être traduit par “Retour à la terre”, à ce qui nous attache, notre réalité, nos racines, bref tout ce qui a finalement de l’importance.
Jim Harrison, ce très bon vivant dont la réputation d’amateur de bonne chair au sens large n’est plus à faire est d’abord un écrivain délicat et sensible. Il nous livre ici le témoignage fort d’un homme vieillissant en proie à ses interrogations car “il est difficile de comprendre ses peurs” mais il nous fait du bien. Vous en ressortirez avec un regard neuf sur les choses. Comme toujours avec lui et plus que jamais, ce livre sur la mort est d’abord un hymne à la vie.

Jim Harrison, Retour en terre, Christian Bourgois, traduit de l’américain par Brice Matthieussent

1 commentaire jeudi 24 mai 2007

Sándor Márai - Métamorphoses d’un mariage

metamorphose-dun-mariage.jpgTrois personnages livrent chacun leur tour, à trois époques différentes, l’histoire qui les a unis : une histoire d’amour, de rupture et de classe sociale dans la Hongrie de l’entre-deux guerres. D’abord Ilonka, la femme amoureuse et trompée puis Peter le mari cédant peu à peu à la passion interdite et enfin Judit, la domestique ambitieuse qui a brisé le couple. Chacun confie avec ses propres mots sa version des événements, ses sentiments, son analyse de la situation. Mais que s’est-il réellement passé ?
Voici un roman extrêmement riche, subtil et d’une grande lucidité, les trois récits-confessions des personnages - trois facettes de l’être humain - offrant de magnifiques réflexions sur le sentiment amoureux, la bourgeoisie, la complexité des rapports humains. Ilonka est la bourgeoise soumise au sort des femmes de sa classe : aimer son mari envers et contre tout, accomplir son devoir, faire tourner sa maison sans se plaindre, en un mot “assumer”. Peter, le bourgeois élevé dans l’idée de sa supériorité, aux prises avec sa conscience, acceptant mal l’idée de pouvoir aimer une domestique mais cédant à la passion qu’il croit être un acte de rébellion ultime contre sa classe. Judit, la bonne née “dans un trou” en Transdanubie qui a parfaitement observé et intégré le style de vie des riches et a fini par les imiter, ou plutôt les singer après son mariage avec Peter. C’est elle qui offre d’ailleurs les pages les plus cocasses et les plus perspicaces sur les antagonismes de classe : “Mais voilà, nous n’avions pas encore de caveau familial- et nous nous sommes empressés de corriger cette erreur. Mon mari a mené une véritable enquête afin de dépister le meilleur spécialiste de la ville (…) Donc après consultation, nous avons choisi un modèle, un caveau superbe avec coupole, spacieux et bien sec (…) il y avait un vestibule, avec des fleurs, un sorte d’entrée avec des colonnades, avec des bancs en marbre pour les visiteurs, au cas où ils voudraient se reposer un peu avant de mourir.”
Mais comment comprendre le titre de l’ouvrage, les “métamorphoses” d’un mariage ? Etrange de prime abord, il porte pourtant tout le sens du livre : la vision du mariage stable de Peter et Ilonka puis celui passionnel de Peter et Judit que nous avons au début du roman change à mesure que les personnages se dévoilent. C’est toute la force de cette construction en trois parties. Véritable jeu de miroirs, l’image que les personnages se renvoient évolue en fonction du narrateur. Car on ne se voit jamais tel que l’on apparaît aux autres. D’un bout à l’autre du livre, notre perception de ce qui s’est réellement passé dans le ménage s’accroît. Cette métamorphose, c’est surtout la transformation totale que le mariage opère sur les personnages. Sûr de lui au début de sa vie, Peter perd pied en découvrant la vraie nature de Judit, plus ambitieuse qu’aimante. En comprenant qu’elle ne peut pas l’aider à vaincre les doutes qui le hantent, il choisit la solitude absolue. Paysanne et rude dans sa jeunesse, Judit se métamorphose en vraie femme du monde, jusqu’à n’être plus reconnaissable.
Tout n’est finalement que faux-semblants, luttes ancestrales pour un pouvoir que les hommes essaient de conquérir les uns sur les autres et la société n’est qu’un espace dans lequel les humains jouent un rôle qui n’est pas le leur. Mais la figure la plus émouvante est sans nul doute celle de l’écrivain Lazar, un ami de Peter qui traverse les récits et dont le rôle n’est pas négligeable. Observateur de ce qui se joue dans ce ménage à trois, désabusé, il préfère l’exil et fuit une société dans laquelle il n’a pas sa place assistant avec tristesse à la fin d’un monde superbe, celui d’avant-guerre, d’avant le régime communiste “Il a fini par se rendre compte que la raison ne valait rien, parce que les instincts étaient bien plus forts qu’elle. Les émotions l’emportent sur la raison et se moquent d’elle, dès lors qu’elles peuvent s’appuyer sur la technique (…) c’est pourquoi, il n’attendait plus rien des mots, il ne croyait plus que alignés en bon ordre, ceux-ci puissent être d’une quelconque utilité pour le monde et pour les hommes.” Ce qui n’est pas sans rappeler la propre histoire de Márai, contraint à l’exil en 1948 après avoir été qualifié d”auteur bourgeois.” Thèmes de l’exil et de la guerre qui sont d’ailleurs parfaitement traités avec beaucoup de sensibilité et de réalisme dans une langue toujours fine.
Depuis la parution des Braises, on redécouvre à juste titre cet auteur très prisé de la jeunesse hongroise et considéré comme un auteur majeur de la littérature européenne. Une très belle découverte pour moi.

Métamorphoses d’un mariage, Sándor Márai, Albin Michel “Les grandes traductions”, traduit du hongrois par Georges Kassai et Zeno Bianu.
Du même auteur, Les braises, L’héritage d’Esther aux éditions Albin Michel et en livre de poche

3 commentaires samedi 05 mai 2007

Les charmes discrets de la vie conjugale

charmes-discrets.jpgJ’ai toujours la même impression avec Douglas Kennedy. Je commence un de ses gros romans et tout se passe bien. Un ton enlevé, une histoire qui se met en place, une subtile analyse de l’Amérique à travers les décennies, de bons dialogues vifs et percutants. A priori, c’est tout bon. Et effectivement la lecture n’est pas déplaisante. Mais je me dis, une fois passées les 150 premières pages : bon, et alors ? On avance ! Les détails ne sont pas tous nécessaires…Toutefois, oubliant mes réserves - il faut dire qu’ Une relation dangereuse m’avait passablement ennuyée - j’ai continué Les charmes discrets de la vie conjugale. Ai-je bien fait ?

Hannah a choisi de vivre une vie “rangée” malgré des parents brillants, engagés et libertaires dans l’Amérique des années 70. Mariée jeune à un gentil médecin rencontré à la fac, elle a deux enfants, une grande maison dans le Maine, une belle Jeep… Bref, l’image de la famille américaine tout ce qu’il y a de plus convenable. Seulement voilà, jeune, elle a vécu une courte mais intense passion extra-conjuguale et s’est rendue malgré elle capable d’un grave délit. 30 ans plus tard, dans les années de crise post 11 septembre, le passé ressurgit, la plaçant au coeur d’un scandale national. Tandis que la situation familiale se dégrade - sa fille entame une grave dépression - elle se débat pour que sa vie tranquille ne soit pas bouleversée. Malheureusement, l’opinion publique se déchaîne et le cauchemar ne fait que commencer…
Alors, ai-je bien fait de continuer ? Oui bien sûr, pour certains aspects du roman : tout particulièrement la critique de l’Amérique bien-pensante et faussement prude : la description de la petite ville dans laquelle Hannah débarque au début du roman, sa horde de préjugés, de cancans, de rumeurs est savoureuse. De même que le portrait des adeptes de Bush qui “croient que dur comme fer que l’Amérique est l’élue de Dieu et que les Républicains sont les seuls garants de la morale”. Kennedy ne mâche pas ses mots et certains personnages sont hauts en couleurs. Tantôt attachants ou complexes, ils sonnent souvent justes. Et puis, comme d’habitude, on est assez pris par l’intrigue et je n’ai pas mis longtemps à le finir. C’est d’ailleurs l’atout de ses romans : une lecture plaisir. Mais ce qui m’avait gêné dans Une relation dangereuse m’a gênée de la même façon : la trame un peu facile. Un portrait de femme indépendante, des rebondissements bien dosés et un dénouement qui prouve bien qu’il y a une justice…voilà.

Finalement, je ne suis pas encore complètement convaincue. J’ai pu voir que beaucoup s’étaient délecté de Cul-de-sac, son polar, je retente donc l’expérience de ce côté-là.

Douglas Kennedy, Les charmes discrets de la vie conjugale, traduit de l’américain par Bernard Cohen, Editions Belfond, disponible en Pocket.

2 commentaires lundi 23 avril 2007

Le passage de la nuit

passage-de-la-nuit.jpgQue se passe-t-il la nuit lorsque, paisibles et oublieux nous dormons ? La vie continue lentement selon un rythme qui lui est propre, onirique et mystérieux. Murakami nous entraîne à sa suite dans un voyage à travers la ville à la rencontre de personnages dont le destin se jouera en une seule nuit. Deux sœurs que tout oppose vont tenter de se rejoindre durant les quelques heures qui mènent de l’obscurité de la lumière. Des rencontres fortuites (une tenancière de « love-hotel », une prostituée, un jeune musicien) aideront Mari, la plus jeune, à faire le chemin difficile qui conduit à ouvrir son cœur et à accepter l’amour profond qui unit un être à un autre.
Haruki Murakami, c’est le poète du non-dit, des rencontres éphémères, de l’effleurement imperceptible des âmes, seule consolation à la frontière infranchissable qui sépare les êtres humains à la recherche d’eux-mêmes et des autres. Signe emblématique de cette quête, le love-hotel justement, port d’ancrage dans la nuit d’hiver où des anonymes viennent se rencontrer. Baptisé “Alphaville” comme le film de Jean-Luc Godard dans lequel « les gens qui ont pleuré se font arrêter et exécuter sur la place publique (…) parce que les gens n’ont pas le droit de ressentir les choses en profondeur. Donc il n’y a plus de sentiments“,c’est l’endroit où l’on n’exprime rien de ce qui nous hante, où l’épanchement est interdit. Un lieu de rencontres où la vraie rencontre n’a finalement jamais lieu.
Depuis quelques années déjà, Murakami explore ces voies avec magie. Une magie portée par son écriture poétique, aux confins du fantastique et du merveilleux qui nous entraîne toujours plus haut et plus loin, à l’image du narrateur du roman, un oiseau nous prenant sur ses ailes pour que “la ville s’offre à notre regard“.

Pourtant, Le passage de la nuit n’est pas, à mon avis, le meilleur de ses romans. Il m’a semblé moins profond, plus rapide, et moins abouti que Kafka sur le rivage ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. A l’instar du narrateur-oiseau omniscient qui observe mais n’explique pas, rendant compte des dialogues et images qu’il perçoit, j’ai observé mais n’ai rien ressenti et je suis finalement restée en surface.
Néanmoins, vous ne serez pas déçu tant ses qualités sont évidentes. Si vous ne le connaissez pas et souhaitez le découvrir, commencez plutôt par le magnifique Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (10/18).

Haruki Murakami, Le passage de la nuit, Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita

6 commentaires jeudi 12 avril 2007

Tendre est la nuit

tendre-est-la-nuit.jpgVoici un classique que nous n’avons pourtant pas tous eu l’occasion de découvrir et c’est dommage ! Tendre est la nuit est l’histoire d’amour passionnée de Dick et Nicole, couple magnétique et fascinant dans la France des années 20. Beaux, riches, généreux et brillants, ils rayonnent en société et vivent une vie de loisir et de voyages. Pourtant leur couple se déchire laissant apparaître les failles de cette union apparemment idyllique. Ils cachent en effet un secret : Dick est psychiatre et Nicole a été sa patiente. Leur union, devenue nécessaire après la lente guérison de cette dernière, les a soudés et rendus forts. Leur séparation de plus en plus évidente, plonge Dick, le beau romantique adulé de tous et de toutes dans une sombre mélancolie qui le détruit lentement. Peinture passionnante des années d’entre-deux guerres, des plaisirs frivoles de ceux dont l’argent coule à flot, de l’essor du cinéma hollywoodien et de ses starlettes, des soirées grandioses, ce roman très émouvant, grâce notamment au personnage de Dick, largement autobiographique, décrit avec nostalgie le charme des années perdues. Scott Fitzgerald, l’écrivain emblématique de cette génération à la poursuite dérisoire de ses illusions et de ses rêves est un auteur délicat et sensible à lire ou relire absolument.

Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, Livre de poche, traduit de l’américain par Jacques Tournier

3 commentaires mardi 03 avril 2007

L’Immeuble Yacoubian

immeuble-yacoubian.jpgJe crois bien que c’est la première fois que je lis un roman Egyptien, un roman à succès adapté au cinéma ! Ce n’est guère surprenant que ce livre traverse les frontières aussi facilement car s’il a une saveur assez particulière, ni le style et ni sa construction ne sont véritablement déroutants. Et puis les problèmes de sociétés soulevés se retrouvent dans beaucoup d’autres… Difficile de donner un aperçu du livre car il fourmille de petites histoires (qui tournent souvent à la catastrophe !) Chacune dessine le visage de la société égyptienne, sur fond de guerre du Golfe.

Il s’agit d’une chronique de la vie quotidienne au Caire au travers des récits entremêlés de la vie des habitants de l’immeuble Yacoubian, qu’ils vivent agglutinés dans des cabanes sur la terrasse ou bien dans de somptueux appartements de cet immeuble Art déco des années 30. La montée de l’islamisme est particulièrement bien évoquée par le récit des frustrations et humiliations que subit le personnage de Taha. Fils du gardien de l’immeuble, garçon très brillant et trop serviable, il se verra refuser, à cause de son statut social, l’accès à l’école de police et finira par être gagné à la cause du Jihad contre le régime “mécréant”. Edifiant également est le destin de sa petite amie, que Taha quittera car elle n’est pas assez religieuse. On accompagne cette jeune fille, nommée Boussaïna, dans le parcours qui la mène de la naïveté aux compromis qui lui permetent de conserver son emploi et de subvenir aux besoins de sa famille. Mais on rencontre aussi au détour d’un étage de l’immeuble Yacoubian, le bey Zaki, vieil homme qui jadis a eu son heure de gloire, et qui fait mine d’aller travailler tous les jours à son bureau, pour y recevoir ses rendez vous… galants ! Et puis le Haj Assam, qui use de la corruption pour se faire élire à l’Assemblée, et avec qui l’on apprend certains rouages de la politiques, pas bien reluisants…


Alaa El Aswany dresse le portrait d’une société malade aux multiples facettes, avec son lot d’inégalités, d’injustices et d’absurdités. La réussite de ce livre tient surtout à la tendresse avec laquelle sont décrits les personnages auxquels on s’attache immanquablement.

Laissez un commentaire dimanche 25 mars 2007

Dans le scriptorium

paul-auster-scriptorium.jpgComme beaucoup, je me suis lancée dans le nouvel opus de Paul Auster. Pour être franche, c’était avec précaution, sans rien en attendre. La première partie de La nuit de l’oracle m’avait complétement bluffée, la seconde cruellement déçue. Brooklyn Follies m’avait laissée perplexe car je n’avais pas complètement retrouvé sa patte. Et pourtant me voici dans le scriptorium… Après tout, l’écrivain est plutôt très bon, et c’est justement parce que l’on sait de quoi il est capable que l’on est déçu !
Dans ce roman, un vieil homme se réveille dans une chambre, seul, désorienté. Il ne sait pas pourquoi il est enfermé là, entre ces quatre murs. Il ne sait pas non plus qui sont les gens qui un à un viennent s’occuper de lui ou simplement lui parler, ni à qui appartiennent ces visages en noir et blanc dont on a déposé les photographies sur son bureau. “Mr. Blank”, comme son nom l’indique, est une page blanche, un vide, le néant sur lequel se réécrivent un à un les souvenirs perdus. Son seul indice, les “visiteurs” semblent avoir travaillé pour lui dans le passé.
Paul Auster nous offre une variation sur la relation du personnage et de l’écrivain, sur le pouvoir des mots et de l’invention en s’interrogeant une fois encore sur le processus de création. Enfermé dans cette chambre blanche, le vieil homme symbolise le personnage coincé dans la page, mis là par le tout-puissant Ecrivain, agissant au gré de l’imagination
parfois cruelle de son inventeur, condamné à chaque nouvelle lecture aux mêmes gestes,à la même histoire. Comme d’habitude, le lecteur est immédiatement embarqué dans cet univers étrange, comme d’habitude, l’écriture est précise, ciselée et dense et le propos intelligent, cohérent et bien mené.
Alors, cet ouvrage m’a-t-il “réconciliée” avec Paul Auster ? Oui sans nul doute. Mais je crois que l’ouvrage est intéressant et savoureux lorsque l’on connaît bien l’oeuvre. On peut en effet le considérer comme une ultime étape dans la réflexion que l’écrivain mène depuis des années sur l’écriture, peut-être même comme un aboutissement. Avec ce véritable pied de nez de l’écrivain enfermé, (rappelez-vous comment il a enfermé son personnage dans La nuit de l’oracle !) on a en quelque sorte l’impression que la boucle est bouclée : la construction en forme de poupée russe, au lieu d’ouvrir le récit, l’enferme dans une répétition figée. “Noir” est le mot de la fin. Rideau. Alors, y aura-t-il un autre Paul Auster ? On l’espère mais peut-être sous une forme différente, qui sait…
Je vous conseille en tous cas de faire un tour sur le blog de Flo et Florinette, passionnés et grands connaisseurs de Paul Auster qui vous en apprendront beaucoup sur l’oeuvre de ce grand écrivain. Et si vous ne commencez pas par Dans le scriptorium, d’autres romans tels que La trilogie new-yorkaise ou Léviathan par exemple, devraient vous combler.

Paul Auster, Dans le scriptorium, Actes Sud, traduit de l’américain par Christine Le Boeuf.
Les romans de Paul Auster ont paru chez Actes Sud et en poche, dans les collections Babel et Livre de Poche.

Laissez un commentaire samedi 24 mars 2007

Amours en marge

ogawa.jpgEntrer dans le monde de Yoko Ogawa, c’est se laisser transporter dans un univers étrange et inquiétant, où même la cruauté fascine. Chez elle, le Beau naît de l’étrange. C’est ainsi que la renommée de cette romancière japonaise née en 1962 et couronnée par le prix Akutagawa pour sa nouvelle La Grossesse ne cesse d’évoluer, ses mots touchant un lectorat de plus en plus large. Les éditions Actes Sud ont publié en 2005 Amours En Marge, son premier roman “long” écrit en 1991, dans lequel elle reprend un thème effleuré dans une autre nouvelle, Les Abeilles : l’exploration des voies de la mémoire à travers les sons emprisonnés dans nos oreilles. De même que les odeurs peuvent évoquer des fragments de passé, les sons sont autant de morceaux de vie oubliée.

Une jeune femme se réveille un matin dans un silence ouaté empli de bourdonnements. Pourquoi ? “La seule chose qui soit claire, c’est que la veille du jour où j’ai entendu le son de la flûte, mon mari a quitté la maison.” Sa maladie évolue rapidement, et rend vite le moindre son insupportable : “Tous les bruits rentrant dans mes oreilles se mirent à cogner désagréablement les uns contre les autres. ” Comprenant que sa maladie prend racine dans les éléments de son passé, elle demande à un jeune sténographe de l’aider à transcrire ses souvenirs afin de retrouver, grâce aux mots, le fil de sa mémoire. Elle pressent dans les doigts du jeune homme le pouvoir de mettre fin à ses bourdonnements en la libérant de son passé. “Je voudrais seulement entendre avec mes oreilles la voix de tes doigts.”. Comment “la fée mémoire” range-t-elle les souvenirs, quels liens entretiennent-ils entre eux ? Ogawa ne cesse de parcourir ces sentiers tortueux : les lieux sont chez elles porteurs de secrets, les objets racontent l’histoire de ceux auxquels ils ont appartenu. Rien n’est le fruit du hasard. Les doigts du sténographe, le “gardien de sa mémoire” vont permettre à la jeune femme de revenir sur ses souvenirs douloureux : un amour perdu, une solitude écrasante. Libérer les mots, revenir à la parole pour cesser de chuchoter. Tout comme dans d’autres romans, Le Musée Du Silence ou L’annulaire, l’objet ou le mot doivent être recueillis, conservés et embaumés pour comprendre ce que l’on est ou ce que l’on a été. Ogawa tente une fois encore d’appréhender l’indicible : la souffrance d’une jeune femme, un amour qui disparaît, un autre naissant. Sans repères temporels ou géographiques, “en marge” justement, Ogawa nous entraîne dans un ailleurs et ne raconte pas une histoire, mais notre histoire, celle d’un passé douloureux dont il est si difficile de se défaire. L’écriture exigeante est toujours précise, sobre, allant à l’essentiel.

On ne retrouve pas dans Amours En Marge l’atmosphère inquiétante des autres romans, leur étrangeté menaçante. Mais le roman participe à la création d’une œuvre cohérente. “C’est assez difficile à expliquer avec des mots” dit la narratrice à plusieurs reprises. C’est la voix d’Ogawa parlant de son travail : “Je suis attirée par le non-dit et par ce que l’on ne peut pas dire. Alors je cherche à exprimer une réaction autrement qu’avec des mots.” (Lire, septembre 2000). Cette recherche fait d’elle l’un des plus grands auteurs contemporains.

Yoko Ogawa, Amours en marge, Actes Sud, 2005, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

1 commentaire lundi 19 mars 2007

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