Littérature étrangère

Le passage de la nuit

passage-de-la-nuit.jpgQue se passe-t-il la nuit lorsque, paisibles et oublieux nous dormons ? La vie continue lentement selon un rythme qui lui est propre, onirique et mystérieux. Murakami nous entraîne à sa suite dans un voyage à travers la ville à la rencontre de personnages dont le destin se jouera en une seule nuit. Deux sœurs que tout oppose vont tenter de se rejoindre durant les quelques heures qui mènent de l’obscurité de la lumière. Des rencontres fortuites (une tenancière de « love-hotel », une prostituée, un jeune musicien) aideront Mari, la plus jeune, à faire le chemin difficile qui conduit à ouvrir son cœur et à accepter l’amour profond qui unit un être à un autre.
Haruki Murakami, c’est le poète du non-dit, des rencontres éphémères, de l’effleurement imperceptible des âmes, seule consolation à la frontière infranchissable qui sépare les êtres humains à la recherche d’eux-mêmes et des autres. Signe emblématique de cette quête, le love-hotel justement, port d’ancrage dans la nuit d’hiver où des anonymes viennent se rencontrer. Baptisé “Alphaville” comme le film de Jean-Luc Godard dans lequel « les gens qui ont pleuré se font arrêter et exécuter sur la place publique (…) parce que les gens n’ont pas le droit de ressentir les choses en profondeur. Donc il n’y a plus de sentiments“,c’est l’endroit où l’on n’exprime rien de ce qui nous hante, où l’épanchement est interdit. Un lieu de rencontres où la vraie rencontre n’a finalement jamais lieu.
Depuis quelques années déjà, Murakami explore ces voies avec magie. Une magie portée par son écriture poétique, aux confins du fantastique et du merveilleux qui nous entraîne toujours plus haut et plus loin, à l’image du narrateur du roman, un oiseau nous prenant sur ses ailes pour que “la ville s’offre à notre regard“.

Pourtant, Le passage de la nuit n’est pas, à mon avis, le meilleur de ses romans. Il m’a semblé moins profond, plus rapide, et moins abouti que Kafka sur le rivage ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. A l’instar du narrateur-oiseau omniscient qui observe mais n’explique pas, rendant compte des dialogues et images qu’il perçoit, j’ai observé mais n’ai rien ressenti et je suis finalement restée en surface.
Néanmoins, vous ne serez pas déçu tant ses qualités sont évidentes. Si vous ne le connaissez pas et souhaitez le découvrir, commencez plutôt par le magnifique Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (10/18).

Haruki Murakami, Le passage de la nuit, Belfond, traduit du japonais par Hélène Morita

6 commentaires jeudi 12 avril 2007

Tendre est la nuit

tendre-est-la-nuit.jpgVoici un classique que nous n’avons pourtant pas tous eu l’occasion de découvrir et c’est dommage ! Tendre est la nuit est l’histoire d’amour passionnée de Dick et Nicole, couple magnétique et fascinant dans la France des années 20. Beaux, riches, généreux et brillants, ils rayonnent en société et vivent une vie de loisir et de voyages. Pourtant leur couple se déchire laissant apparaître les failles de cette union apparemment idyllique. Ils cachent en effet un secret : Dick est psychiatre et Nicole a été sa patiente. Leur union, devenue nécessaire après la lente guérison de cette dernière, les a soudés et rendus forts. Leur séparation de plus en plus évidente, plonge Dick, le beau romantique adulé de tous et de toutes dans une sombre mélancolie qui le détruit lentement. Peinture passionnante des années d’entre-deux guerres, des plaisirs frivoles de ceux dont l’argent coule à flot, de l’essor du cinéma hollywoodien et de ses starlettes, des soirées grandioses, ce roman très émouvant, grâce notamment au personnage de Dick, largement autobiographique, décrit avec nostalgie le charme des années perdues. Scott Fitzgerald, l’écrivain emblématique de cette génération à la poursuite dérisoire de ses illusions et de ses rêves est un auteur délicat et sensible à lire ou relire absolument.

Francis Scott Fitzgerald, Tendre est la nuit, Livre de poche, traduit de l’américain par Jacques Tournier

3 commentaires mardi 03 avril 2007

L’Immeuble Yacoubian

immeuble-yacoubian.jpgJe crois bien que c’est la première fois que je lis un roman Egyptien, un roman à succès adapté au cinéma ! Ce n’est guère surprenant que ce livre traverse les frontières aussi facilement car s’il a une saveur assez particulière, ni le style et ni sa construction ne sont véritablement déroutants. Et puis les problèmes de sociétés soulevés se retrouvent dans beaucoup d’autres… Difficile de donner un aperçu du livre car il fourmille de petites histoires (qui tournent souvent à la catastrophe !) Chacune dessine le visage de la société égyptienne, sur fond de guerre du Golfe.

Il s’agit d’une chronique de la vie quotidienne au Caire au travers des récits entremêlés de la vie des habitants de l’immeuble Yacoubian, qu’ils vivent agglutinés dans des cabanes sur la terrasse ou bien dans de somptueux appartements de cet immeuble Art déco des années 30. La montée de l’islamisme est particulièrement bien évoquée par le récit des frustrations et humiliations que subit le personnage de Taha. Fils du gardien de l’immeuble, garçon très brillant et trop serviable, il se verra refuser, à cause de son statut social, l’accès à l’école de police et finira par être gagné à la cause du Jihad contre le régime “mécréant”. Edifiant également est le destin de sa petite amie, que Taha quittera car elle n’est pas assez religieuse. On accompagne cette jeune fille, nommée Boussaïna, dans le parcours qui la mène de la naïveté aux compromis qui lui permetent de conserver son emploi et de subvenir aux besoins de sa famille. Mais on rencontre aussi au détour d’un étage de l’immeuble Yacoubian, le bey Zaki, vieil homme qui jadis a eu son heure de gloire, et qui fait mine d’aller travailler tous les jours à son bureau, pour y recevoir ses rendez vous… galants ! Et puis le Haj Assam, qui use de la corruption pour se faire élire à l’Assemblée, et avec qui l’on apprend certains rouages de la politiques, pas bien reluisants…


Alaa El Aswany dresse le portrait d’une société malade aux multiples facettes, avec son lot d’inégalités, d’injustices et d’absurdités. La réussite de ce livre tient surtout à la tendresse avec laquelle sont décrits les personnages auxquels on s’attache immanquablement.

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Dans le scriptorium

paul-auster-scriptorium.jpgComme beaucoup, je me suis lancée dans le nouvel opus de Paul Auster. Pour être franche, c’était avec précaution, sans rien en attendre. La première partie de La nuit de l’oracle m’avait complétement bluffée, la seconde cruellement déçue. Brooklyn Follies m’avait laissée perplexe car je n’avais pas complètement retrouvé sa patte. Et pourtant me voici dans le scriptorium… Après tout, l’écrivain est plutôt très bon, et c’est justement parce que l’on sait de quoi il est capable que l’on est déçu !
Dans ce roman, un vieil homme se réveille dans une chambre, seul, désorienté. Il ne sait pas pourquoi il est enfermé là, entre ces quatre murs. Il ne sait pas non plus qui sont les gens qui un à un viennent s’occuper de lui ou simplement lui parler, ni à qui appartiennent ces visages en noir et blanc dont on a déposé les photographies sur son bureau. “Mr. Blank”, comme son nom l’indique, est une page blanche, un vide, le néant sur lequel se réécrivent un à un les souvenirs perdus. Son seul indice, les “visiteurs” semblent avoir travaillé pour lui dans le passé.
Paul Auster nous offre une variation sur la relation du personnage et de l’écrivain, sur le pouvoir des mots et de l’invention en s’interrogeant une fois encore sur le processus de création. Enfermé dans cette chambre blanche, le vieil homme symbolise le personnage coincé dans la page, mis là par le tout-puissant Ecrivain, agissant au gré de l’imagination
parfois cruelle de son inventeur, condamné à chaque nouvelle lecture aux mêmes gestes,à la même histoire. Comme d’habitude, le lecteur est immédiatement embarqué dans cet univers étrange, comme d’habitude, l’écriture est précise, ciselée et dense et le propos intelligent, cohérent et bien mené.
Alors, cet ouvrage m’a-t-il “réconciliée” avec Paul Auster ? Oui sans nul doute. Mais je crois que l’ouvrage est intéressant et savoureux lorsque l’on connaît bien l’oeuvre. On peut en effet le considérer comme une ultime étape dans la réflexion que l’écrivain mène depuis des années sur l’écriture, peut-être même comme un aboutissement. Avec ce véritable pied de nez de l’écrivain enfermé, (rappelez-vous comment il a enfermé son personnage dans La nuit de l’oracle !) on a en quelque sorte l’impression que la boucle est bouclée : la construction en forme de poupée russe, au lieu d’ouvrir le récit, l’enferme dans une répétition figée. “Noir” est le mot de la fin. Rideau. Alors, y aura-t-il un autre Paul Auster ? On l’espère mais peut-être sous une forme différente, qui sait…
Je vous conseille en tous cas de faire un tour sur le blog de Flo et Florinette, passionnés et grands connaisseurs de Paul Auster qui vous en apprendront beaucoup sur l’oeuvre de ce grand écrivain. Et si vous ne commencez pas par Dans le scriptorium, d’autres romans tels que La trilogie new-yorkaise ou Léviathan par exemple, devraient vous combler.

Paul Auster, Dans le scriptorium, Actes Sud, traduit de l’américain par Christine Le Boeuf.
Les romans de Paul Auster ont paru chez Actes Sud et en poche, dans les collections Babel et Livre de Poche.

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Amours en marge

ogawa.jpgEntrer dans le monde de Yoko Ogawa, c’est se laisser transporter dans un univers étrange et inquiétant, où même la cruauté fascine. Chez elle, le Beau naît de l’étrange. C’est ainsi que la renommée de cette romancière japonaise née en 1962 et couronnée par le prix Akutagawa pour sa nouvelle La Grossesse ne cesse d’évoluer, ses mots touchant un lectorat de plus en plus large. Les éditions Actes Sud ont publié en 2005 Amours En Marge, son premier roman “long” écrit en 1991, dans lequel elle reprend un thème effleuré dans une autre nouvelle, Les Abeilles : l’exploration des voies de la mémoire à travers les sons emprisonnés dans nos oreilles. De même que les odeurs peuvent évoquer des fragments de passé, les sons sont autant de morceaux de vie oubliée.

Une jeune femme se réveille un matin dans un silence ouaté empli de bourdonnements. Pourquoi ? “La seule chose qui soit claire, c’est que la veille du jour où j’ai entendu le son de la flûte, mon mari a quitté la maison.” Sa maladie évolue rapidement, et rend vite le moindre son insupportable : “Tous les bruits rentrant dans mes oreilles se mirent à cogner désagréablement les uns contre les autres. ” Comprenant que sa maladie prend racine dans les éléments de son passé, elle demande à un jeune sténographe de l’aider à transcrire ses souvenirs afin de retrouver, grâce aux mots, le fil de sa mémoire. Elle pressent dans les doigts du jeune homme le pouvoir de mettre fin à ses bourdonnements en la libérant de son passé. “Je voudrais seulement entendre avec mes oreilles la voix de tes doigts.”. Comment “la fée mémoire” range-t-elle les souvenirs, quels liens entretiennent-ils entre eux ? Ogawa ne cesse de parcourir ces sentiers tortueux : les lieux sont chez elles porteurs de secrets, les objets racontent l’histoire de ceux auxquels ils ont appartenu. Rien n’est le fruit du hasard. Les doigts du sténographe, le “gardien de sa mémoire” vont permettre à la jeune femme de revenir sur ses souvenirs douloureux : un amour perdu, une solitude écrasante. Libérer les mots, revenir à la parole pour cesser de chuchoter. Tout comme dans d’autres romans, Le Musée Du Silence ou L’annulaire, l’objet ou le mot doivent être recueillis, conservés et embaumés pour comprendre ce que l’on est ou ce que l’on a été. Ogawa tente une fois encore d’appréhender l’indicible : la souffrance d’une jeune femme, un amour qui disparaît, un autre naissant. Sans repères temporels ou géographiques, “en marge” justement, Ogawa nous entraîne dans un ailleurs et ne raconte pas une histoire, mais notre histoire, celle d’un passé douloureux dont il est si difficile de se défaire. L’écriture exigeante est toujours précise, sobre, allant à l’essentiel.

On ne retrouve pas dans Amours En Marge l’atmosphère inquiétante des autres romans, leur étrangeté menaçante. Mais le roman participe à la création d’une œuvre cohérente. “C’est assez difficile à expliquer avec des mots” dit la narratrice à plusieurs reprises. C’est la voix d’Ogawa parlant de son travail : “Je suis attirée par le non-dit et par ce que l’on ne peut pas dire. Alors je cherche à exprimer une réaction autrement qu’avec des mots.” (Lire, septembre 2000). Cette recherche fait d’elle l’un des plus grands auteurs contemporains.

Yoko Ogawa, Amours en marge, Actes Sud, 2005, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

1 commentaire lundi 19 mars 2007

Le retour

retour.jpgBeaucoup se souviennent du Liseur de Bernhard Schlink paru il y a 10 ans et traduit dans plus de trente-sept langues, cette histoire d’amour sensuelle entre un jeune homme de 15 ans et une femme plus âgée dont il découvre quelque temps après la fin de leur liaison l’inavouable secret. Après plusieurs polars et quelques nouvelles, Schlink poursuit la réflexion commencée dans Le liseur : pouvons-nous, à défaut d’excuser le nazisme, tenter de comprendre ses motivations et les hommes qui y ont participé ? Démarche nécessaire ou vain parcours ?
Les grands-parents de Peter Debauer travaillent comme correcteurs d’une collection de livres «pour le divertissement de qualité». Chaque année, Peter passe les vacances chez eux en Suisse et se sert des épreuves pour rédiger ses devoirs. Malgré l’interdiction formelle de ses grands-parents, il entame la lecture de certaines d’entre elles et découvre l’histoire de Karl, un prisonnier allemand de retour au pays dont la femme ne l’a pas attendu et a refait sa vie. Très vite, il perçoit dans ce récit d’étranges similitudes avec sa propre vie. Mais la fin de cette Odyssée lui manque. Il engage alors des recherches sur l’auteur qui le conduiront au coeur de l’histoire allemande, au coeur du passé de sa propre famille.

Quoique attirante, l’histoire se perd en cours de route. Tandis que Le liseur était d’une grande intensité et d’une grande force, la recherche qu’entame le narrateur du Retour est parasitée par des histoires d’amour complexes et des retours en arrière parfois très longs. Il s’agit pour le narrateur d’une recherche identitaire à plusieus niveaux - il cherche un homme mais cherche aussi à savoir qui il est - mais celle-ci semble ne devoir jamais aboutir. Et l’on reste sur une sensation floue d’inachevé. Bref, une petite déception pour moi.

B. Schlink, Le liseur, Folio

B. Schlink, Le retour, Gallimard “du monde entier”

4 commentaires mercredi 21 février 2007

La reine de l’Idaho

reine-de-idaho1.jpgThomas Savage, auteur américain disparu depuis 3 ans encore peu connu en France mais considéré outre-Atlantique comme un classique a écrit 13 romans dont 3 seulement sont traduits en français. C’est peu et c’est dommage !
Consolons-nous car nous avons tout de même à notre disposition Le pouvoir du chien et La reine de l’Idaho pour le découvrir… et les deux en valent la peine si vous aimez les histoires du grand Ouest américain, les personnages complexes, les sagas familiales.

Le narrateur de La reine de l’Idaho est écrivain. Sa vie est bouleversée le jour où il reçoit une lettre d’une femme prétendant être sa soeur qui dit avoir été abandonnée à sa naissance par leur mère. Pour comprendre et accepter ce secret de famille, il retrace alors lentement l’histoire de ses ancêtres sur cinq générations : sa mère sublime, son père, un excentrique vite disparu loin de lui et surtout sa grand-mère, la reine du mouton de l’Idaho, véritable maîtresse-femme, qui toute sa vie a dominé d’une main de fer son ranch et sa famille. La narration est subtile et nuancée, le ton enlevé, parfois même humoristique, l’évocation du Montana puissante et les personnages ont du caractère : tous les atouts d’un excellent roman.

Le style est bien différent dans Le pouvoir du chien, un huis-clos oppressant entre deux frères, la femme du cadet et le fils de celle-ci dans un ranch du Montana des années 20. Histoire de jalousie, de rapports de force et de vengeance, la tension monte au fil du livre et la violence réprimée se sent dans chaque phrase. Mais la maîtrise du récit est toujours la même et plus impressionnante encore.
Les 2 romans ont paru chez Belfond et en 10/18; la maison d’édition a depuis édité Rue du Pacifique. Espérons qu’elle continue !

Thomas Savage, La reine de L’Idaho, 10/18, Le pouvoir du chien, 10/18, Rue du pacifique, Belfond.

1 commentaire lundi 05 février 2007

La peau froide

la-peau-froide.jpgDans quel monde incertain est-elle, cette île de l’Atlantique Sud, balayée par les vents polaires, “ce pot de fleurs égaré dans l’océan le moins fréquenté de la planète à la même latitude que la Patagonie” ? Le narrateur, activiste irlandais voulant fuir “un monde dirigé par des spirales de violence” y accepte un poste de climatologue pour un an. Sa seule compagnie : un Allemand, Batis Caffó, renfermé, bourru, secret, prétendument gardien du phare de cet îlot éloigné de toute civilisation. Toute ? Non. Inexorablement, à la nuit tombée, des créatures humanoïdes surgissant des mers, des monstres amphibies «à la peau froide» attaquent les deux hommes.
Que veulent-elles ? Prendre possession des lieux. Les deux hommes isolés, frères d’armes unis par leur seule volonté de survivre, installent la résistance. Très vite, elle seule a encore un sens. L’étau se resserre autour d’eux à mesure que la nuit australe, si démesurément longue, s’installe.

Roman fantastique au suspense angoissant, La peau froide vous tiendra en haleine par le rythme effréné des attaques des monstres. La description des éléments de l’île, sorte de no man’s land, ainsi que celle des créatures, progressive au long du roman, accentue la sensation d’angoisse et le malaise du lecteur.

Premier roman de l’anthropologue catalan Albert Sanchez Piñol, La peau froide explore avec intelligence les profondeurs de l’âme humaine. La présence des monstres sur cette île n’est en effet que le prétexte à une étude des comportements et le huis clos entre l’homme et l’animal une longue métaphore de nos peurs, de nos faiblesses. Jeu de miroir entre l’homme et le monstre - à tel point qu’on peut se demander qui est qui - le roman analyse avec finesse les logiques ancestrales du conflit entre les êtres. Les deux hommes condamnés à combattre chaque nuit leurs ennemis nous montrent deux facettes de l’être humain : la brutalité obstinée de Batis se heurtant à l’humanisme du narrateur. L’instinct pousse en effet à combattre un ennemi pour se défendre alors que l’intelligence pousse à observer pour comprendre. En mettant face à face ces deux hommes dans des conditions extrêmes - l’impossibilité pour eux de fuir l’île - l’auteur explore les frontières incertaines entre la barbarie et la civilisation, quand la peur de l’autre se mêle à la tentation de le dominer. Prisonniers sur une île, les hommes sont avant tout prisonniers d’eux-mêmes.

Ce roman a connu un succès mérité en Espagne. La langue est fluide et maîtrisée, le sujet intelligent et les pages se tournent à toute vitesse. Un très bon livre.

Albert Sanchez Piñol, La peur froide, Actes Sud (2004), paru également en collection Babel

3 commentaires dimanche 28 janvier 2007

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