Littérature étrangère
Attirée par ce titre poétique, j’ai été prise dans les fils de cette romancière extraordinaire… jusqu’à la toute dernière page.
Cette histoire, c’est Soledad qui la raconte. Comme toutes les femmes de sa famille avant elle, Frasquita Carasco, sa mère, a reçu, le jour du “premier sang” une boîte. Après neuf mois d’attente, elle peut enfin l’ouvrir et découvrir ce qu’elle contient. Elle y découvre des fils d’or, des couleurs chatoyantes et sublimes… Voici son don : tout ce qu’elle créera désormais s’animera et aura, sur ceux qui le regardent, un effet fascinant et magique.
Initiée aux mystères de la vie et de la mort, un peu sorcière, Frasquita sait soigner les plaies, faire revenir les morts, recoudre les visages. Mais dans l’Andalousie du XIXe siècle, un don ne suffit pas pour échapper aux mentalités étriquées des villageois ou à la domination d’un époux. Jouée et perdue par son mari à un combat de coqs, rejetée par le village, elle ne peut que fuir, traînant derrière elle ses enfants, eux aussi accablés de dons surnaturels.
Dans la tourmente de la révolution, jusqu’au bout du voyage dans le désert algérien, ces dons seront tout à la fois leur richesse et leur malédiction.
Dans ce livre aussi ciselé que les vêtements cousus par Frasquita, le fantastique côtoie le réel avec simplicité et évidence… et l’on pense à Cent ans de solitude de Garcia Marquez.
Soledad la mal aimée, le dernier enfant de Frasquita entreprend cette histoire pour libérer sa famille du poids de leur étrange hérédité.
Déclaration d’amour d’une enfant pour sa mère, c’est d’abord un livre sur les femmes, éternellement seules à lutter, un livre dans lequel aucun homme n’a de beau rôle. C’est un conte, “il était une fois une femme très belle qui cousait à la perfection…”, de ceux que l’on ne veut pas voir finir. L’écriture, évocatrice, sensuelle et poétique rend ce roman puissant envoûtant.
Et dire que c’est son premier !
vendredi 18 septembre 2009
Enthousiaste après la lecture du roman d’Elizabeth Goudge, Le pays du dauphin vert, j’ai poursuivi la découverte de son œuvre avec La Colline aux gentianes. J’ai retrouvé avec bonheur la grâce et la poésie du précédent. Au centre du récit, la même dimension mystique, indissociable de la recherche de la bonheur.
Zachary, marin déserteur de quinze ans qui ne supporte plus la vie à bord, tente d’oublier ses peurs – et de se faire oublier - dans un petit village de l’ouest de l’Angleterre.
Sur la «Colline aux Gentianes», butte surmontée de la chapelle Saint-Michel au-dessus du port de Torquay, le garçon rencontre Stella, douze ans, fille adoptive d’un couple de paysans. Plus qu’une simple rencontre, c’est la communion immédiate de 2 âmes. Tous 2 rêvent d’une vie de sagesse et de douceur, d’un bonheur simple éclairé par la parole divine. Mais Zachary doit affronter son démon et repart en mer pour finir l’apprentissage qui fera de lui un homme. Comme tant d’autres femmes avant elle, Stella l’attendra en priant. Mais elle ira, elle aussi, à la rencontre de son destin en découvrant son histoire et celle de ses vrais parents.
La chapelle Saint-Michel, où les marins se rendent en pélerinage, sera alors leur havre et symbolisera le point de repère et de rencontres des âmes esseulées.
De même que dans Le pays du dauphin vert, les personnages sont attachants, complexes, leurs sentiments analysés avec sensibilité et subtilité. On retrouve le même sens de l’aventure et l’intrigue est parfaitement menée. Quant aux paysages, leur description dégage une impression de grande sérénité, comme si le temps suspendait son vol. Une expression du paradis en quelque sorte.
Moins marquant à mon avis que Le pays du dauphin vert, il mérite tout de même qu’on s’y attarde pour les grandes qualités de son auteure.
Elizabeth Goudge, La colline aux gentianes, Editions Phébus
lundi 24 novembre 2008
Imaginez : vous mourez… pour vous réveiller 25 plus tôt, jeune et bien portant, au seuil d’une vie pleine de promesses dont l’histoire reste à écrire. Voilà ce qui arrive à Jeff Winston, 43 ans, mort le 18 octobre 1988 d’une crise cardiaque, ressuscité le même jour en 1963 à 18 ans, dans sa chambre d’étudiant. Une nouvelle chance lui est offerte, celle de tout recommencer. Une chance qu’il saisit, entres autres, pour effacer les erreurs de sa précédente vie car ses souvenirs sont parfaitement intacts…
Impossible d’en dire plus sans gâcher l’intrigue. Sachez seulement que le roman pourrait se résumer à une simple variation de la vie d’un homme. Après tout, le sujet a déjà été traité. Or, il est bien plus que cela.
Il explore avec finesse et sensibilité tous les réflexes humains qu’entraîne une telle situation. Combien de fois avons-nous dit “si c’était à refaire…” ? Que ferions-nous d’une telle chance, “une vie sans fin” ? Que ferions-nous des mille regrets, hésitations et échecs qui hantent notre vie, empêcherions-nous la perte des êtres que l’on a aimé ? Et au-delà, changerions-nous le monde ?
Animé d’une incroyable force, ce roman à portée universelle offre une réflexion intense sur notre rapport au temps, à la mort, sur notre obsession à laisser une trace, à rechercher le bonheur…
Parfois un peu long, il n’en est pas moins passionnant, imaginatif et plein de rebondissements. Avec cet adage en guise de fil rouge “eh bien, vivez maintenant”.
Ken Grimwood, Replay, Point Seuil, traduit de l’américain par Françoise et Guy Casaril
mercredi 03 septembre 2008
Tomoko a 12 ans lorsqu’elle part vivre pour un an chez sa tante et son oncle. Son père vient de mourir et sa mère décide de reprendre ses études pour améliorer sa situation professionnelle. Aussi confie-t-elle Tomoko aux bons soins de sa sœur et de son mari allemand, directeur d’une usine de boissons. Lorsque Tomoko arrive dans leur maison de style hispanique, c’est un nouveau monde qui s’ouvre à elle : coutumes, habitudes alimentaires, tout y est différent et fascinant. Un hippopotame nain vit dans le jardin, La grand-mère Rosa parle un japonais bien particulier et son oncle roule en voiture de luxe… Mais c’est surtout auprès de sa cousine Mina d’une année sa cadette, petite fille à la santé fragile, passionnée de littérature et d’une extraordinaire sensibilité, qu’elle découvre les pouvoirs de la fantaisie et de l’imagination. Tomoko, perdue depuis la mort de son père, trouve sa place dans cette maison et vit auprès de cette famille une année qu’elle n’oubliera jamais.
Ogawa explore un genre pour lequel on la connaît moins : le roman d’apprentissage. Après cette année passée avec cette famille, Tomoko ne sera plus la même, ses horizons auront changé, sa vision du monde aussi : la notion d’étranger, l’altérité, la guerre de 39, les secrets de famille sont des éléments nouveaux pour elle. Mina collectionne les boîtes d’allumettes illustrées, à l’intérieur desquelles elle invente l’histoire que lui inspire l’image. Dans ce monde imaginaire minuscule, elle évolue telle une princesse en son royaume et en ouvre la porte à Tomoko. Ici, contrairement au reste de l’œuvre de Ogawa, point d’étrange ni d’inquiétant mais de la fantaisie et de la tendresse à chaque page.
Le texte est très beau, sensible et délicat et très poétique : “Si vos oreilles émettent un drôle de bruissement, ne les frottez pas trop fort. Parce que dans la plupart des cas, ce sont les anges qui recousent leurs ailes sur vos lobes.”
On tombe immédiatement sous le charme des personnages, en particulier celui de Mina, touchante et juste. Comme Tomoko, on éprouve la chaleur humaine qui règne dans cette maison. Devenue adulte elle pose d’ailleurs sur eux un regard tendre et nostalgique. “J’ai encore à porter de main la photographie prise ce jour-là, comme un précieux souvenir renfermant le souvenir des jours d’Ashiya (…) Chaque fois que je regarde la photo je me surprends à murmurer. Tout le monde est là. Tout va bien. personne ne manque.” Mais, de même que les jours s’écoulent lentement et paisiblement, le récit avance doucement… et certains passages paraissent longs.
Même si je préfère Ogawa un brin mystérieuse et cruelle, La marche de Mina révèle un autre aspect de son immense talent et s’inscrit dans un nouveau cycle à découvrir. (voir l’article sur Amours en marge)
“Même si un livre ouvert était retourné sur la table du solarium, madame Yoneda ne prenait jamais sur elle de le ranger. De l’autre côté des pages, se dissimulait un monde inconnu, et le livre retourné en constituait la porte d’entrée, si bien qu’elle ne pouvait pas le manipuler à tort et à travers. Afin que Mina ne s’égare pas.”
Yoko Ogawa, La marche de Mina, Actes Sud, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
mercredi 09 avril 2008
Peut-on pardonner à celui qui a volé notre vie ? Silvano Contin a perdu sa femme et son fils lors d’un braquage. Deux innocents abattus de sang-froid par Raffaello et son complice. Raffaello est condamné à perpétuité mais son complice disparaît… sans punition. 15 ans plus tard, atteint d’un cancer incurable, Raffaelo demande une grâce pour finir ses jours en homme libre. La législation italienne prévoit de demander leur avis aux victimes. Pour Silvano Contin, l’heure est au choix : pardonner ou laisser Raffaelo mourir en prison. Obsédé par les dernières paroles de sa femme qui l’entraînent dans l’immense obscurité de la mort, il décide d’en profiter pour retrouver la trace de son complice et se venger enfin.
L’auteur construit un récit à 2 voix en alternant les points de vue des personnages, ce qui rend parfaitement compte des sentiments mêlés et inextricables de chacun : vengeance, remords, peur, haine. Malgré une intrigue policière, c’est plus un roman noir qu’un polar qui interroge le bourreau et la victime. La rédemption de l’un croise la haine dévastatrice de l’autre. Les parcours croisés des personnages montrent la complexité d’une situation où la justice ne saurait être équitable : même un meurtrier a le droit de mourir dignement. Mais à quel prix pour les victimes ? Jusqu’où peut aller leur colère ? Est-elle condamnable ? L’auteur analyse parfaitement toutes ces questions. Le style est froid et dense, parfait. Un roman percutant.
Massimo Carlotto, L’immense obscurité de la mort, Métailié, collection “Suites”
mercredi 27 février 2008
…ou “Qui veut gagner des millions ?” version indienne. Ram Mohammad Thomas a 18 ans lorsqu’il remporte le plus gros gain de tous les temps à un jeu télévisé : un milliard de roupies. Incapable de payer une telle somme (!), la production profite de la modeste condition de Ram pour l’accuser de tricherie et le faire arrêter. Défendu par une avocate, Ram déroule pour elle le fil de sa vie considérant la chance qui l’a mené à connaître toutes les bonnes réponses aux questions.
Voici un roman inégal, parfois aussi touffu que son titre, qu’on suit pourtant sans réel déplaisir. C’est qu’il y a toute l’Inde dans ce roman : des actrices de Bollywood aux enfants mendiants des bidonvilles. L’auteur prend la défense de ceux qui n’ont rien avec tendresse et imagine une fable moderne dans laquelle les rêves se réalisent… Pas phénoménal d’un point de vue littéraire mais touchant.
Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, 10/18, traduit de l’anglais par Roxane Azimi
mardi 22 janvier 2008
Vous vous souvenez peut-être de La peau froide, excellent roman dont je vous recommande une fois de plus la lecture. Le catalan Albert Sanchez Piñol revient avec ce nouvel opus aussi intelligent et bien mené et pourtant un peu moins enthousiasmant.
Nous sommes en Angleterre à la veille de la Grande Guerre. Tommy Thomson ambitionne de devenir écrivain. Ses débuts dans le métier sont quelque peu rocambolesques jusqu’au jour où un grand avocat l’engage pour écrire l’histoire de l’homme qu’il défend. Son but : sauver de la potence son client, Marcus Garvey, accusé du meurtre de ses maîtres, les frères Carver. Pour ce faire, Marcus doit relater à Tommy leur extraordinaire aventure au Congo, dont ses maîtres les frères Carver, ne sont jamais revenus. Voici ce que Marcus raconte : les frères, assoiffés d’or, partent au Congo pour faire fortune, réduisant à l’esclavage des centaines d’Africains. Leur cruauté n’a d’égale que leur avidité. Mais en même temps que l’or, ils vont faire une découverte bien plus stupéfiante : un peuple ” à la peau chaude” sorti des entrailles de la Terre, prêt à décimer l’Humanité. Par envie pour l’une des créatures, les hommes vont alors engager une lutte à mort dont Marcus sortira en véritable héros.
Le livre de Tommy est un succès, et Marcus est libéré. Mais le Congo n’a pas encore fini de révéler ses secrets…
On retrouve ici les ingrédients qui ont fait le succès de La Peau Froide : action bien menée, scènes de combat épique remarquablement dépeintes. Bâti sur le même modèle – une lutte entre humains et non-humains avec au centre une femme, seul lien entre les 2 peuples – Pandore au Congo est un roman bien ficelé, intelligent et même souvent drôle grâce à un galerie de personnages savoureux. Suspense et coups de théâtre garantis.
Et pourtant… Là où l’on pouvait s’attendre à une nouvelle réflexion sociologique – ce que nous entrevoyons au début du roman avec une critique nette du colonialisme – l’auteur nous propose plutôt une réflexion sur le pouvoir de la fiction et des mots. Difficile ici d’en dire plus sans trop en dévoiler. Néanmoins, elle m’apparaît moins fine et aboutie que celle qui filait dans son précédent roman. Une petite déception qu’Albert Sánchez Piñol compensera j’en suis certaine car il ne manque pas de talent. Bien au contraire.
Albert Sanchez Pinol, Pandore au Congo, Actes Sud, traduit du catalan par Marianne Millon
mardi 22 janvier 2008
La jeune fille a seize ans et vit avec sa mère, couturière à Copenhague. En cette année de guerre 1943, une des clientes l’invite à passer l’été dans sa demeure au bord de la mer du Nord. Sans doute pour la protéger des bombardements qui menacent la ville, sans doute aussi pour tenir compagnie à son neveu âgé de quatorze ans. Les deux adolescents aiment les balades à vélo et les promenades dans les dunes. Mais tandis qu’elle reste distante, lui éprouve les premiers émois du désir pour cette jeune femme aux seins blancs en plein épanouissement. Les bombardements n’épargnent pourtant pas cette région et un avion anglais s’écrase non loin de la maison. Cette aventure va lier les deux jeunes gens et le pilote britannique d’une manière qu’ils ne soupçonnent pas. Ils ne se reverront qu’une seule fois dans leur vie et n’évoqueront que brièvement cet épisode…
Dans ce récit émouvant et sobre, l’auteur s’attache aux silences, aux non-dits qui nous font parfois passer à côté de l’essentiel. De combien de ces silences, de ces ratages est fait une vie ? Quelles décisions, surtout lorsque que l’on est adolescent, déterminent le cours de notre existence ? Dans une langue très dépouillée qui ne se consacre qu’à l’essentiel, les fils fragiles de trois existences s’entremêlent et l’on perçoit le remords, la nostalgie et la douleur de personnages presque détachés de leur propre vie : “Et il s’est passé bien des choses dans mon existence dont je n’ai pas parlé ici, et qui sont sans rapport avec ce qui s’est déroulé cette été-là pendant la guerre. Mais peut-être ne sont-ce pas les causes que l’on recherche lorsque l’on tente de débrouiller l’écheveau d’une existence, cet embrouillamini de fils que sont les rencontres, les moments partagés et les adieux, les pactes et les séparations, les rêves enfouis, les promesses rompues et oubliées et les occasions inattendues.”
Jens Christian Grondahl, dont le succès en France ne cesse de croître est un auteur d’une grande sensibilité qui explore à chaque ouvrage les méandres du sentiment humain avec beaucoup de finesse.
Jens Christian Grondahl, Virginia, Folio, traduit du danois par Alain Gnaedig.
dimanche 26 août 2007
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