Amours en marge

lundi 19 mars 2007

ogawa.jpgEntrer dans le monde de Yoko Ogawa, c’est se laisser transporter dans un univers étrange et inquiétant, où même la cruauté fascine. Chez elle, le Beau naît de l’étrange. C’est ainsi que la renommée de cette romancière japonaise née en 1962 et couronnée par le prix Akutagawa pour sa nouvelle La Grossesse ne cesse d’évoluer, ses mots touchant un lectorat de plus en plus large. Les éditions Actes Sud ont publié en 2005 Amours En Marge, son premier roman “long” écrit en 1991, dans lequel elle reprend un thème effleuré dans une autre nouvelle, Les Abeilles : l’exploration des voies de la mémoire à travers les sons emprisonnés dans nos oreilles. De même que les odeurs peuvent évoquer des fragments de passé, les sons sont autant de morceaux de vie oubliée.

Une jeune femme se réveille un matin dans un silence ouaté empli de bourdonnements. Pourquoi ? “La seule chose qui soit claire, c’est que la veille du jour où j’ai entendu le son de la flûte, mon mari a quitté la maison.” Sa maladie évolue rapidement, et rend vite le moindre son insupportable : “Tous les bruits rentrant dans mes oreilles se mirent à cogner désagréablement les uns contre les autres. ” Comprenant que sa maladie prend racine dans les éléments de son passé, elle demande à un jeune sténographe de l’aider à transcrire ses souvenirs afin de retrouver, grâce aux mots, le fil de sa mémoire. Elle pressent dans les doigts du jeune homme le pouvoir de mettre fin à ses bourdonnements en la libérant de son passé. “Je voudrais seulement entendre avec mes oreilles la voix de tes doigts.”. Comment “la fée mémoire” range-t-elle les souvenirs, quels liens entretiennent-ils entre eux ? Ogawa ne cesse de parcourir ces sentiers tortueux : les lieux sont chez elles porteurs de secrets, les objets racontent l’histoire de ceux auxquels ils ont appartenu. Rien n’est le fruit du hasard. Les doigts du sténographe, le “gardien de sa mémoire” vont permettre à la jeune femme de revenir sur ses souvenirs douloureux : un amour perdu, une solitude écrasante. Libérer les mots, revenir à la parole pour cesser de chuchoter. Tout comme dans d’autres romans, Le Musée Du Silence ou L’annulaire, l’objet ou le mot doivent être recueillis, conservés et embaumés pour comprendre ce que l’on est ou ce que l’on a été. Ogawa tente une fois encore d’appréhender l’indicible : la souffrance d’une jeune femme, un amour qui disparaît, un autre naissant. Sans repères temporels ou géographiques, “en marge” justement, Ogawa nous entraîne dans un ailleurs et ne raconte pas une histoire, mais notre histoire, celle d’un passé douloureux dont il est si difficile de se défaire. L’écriture exigeante est toujours précise, sobre, allant à l’essentiel.

On ne retrouve pas dans Amours En Marge l’atmosphère inquiétante des autres romans, leur étrangeté menaçante. Mais le roman participe à la création d’une œuvre cohérente. “C’est assez difficile à expliquer avec des mots” dit la narratrice à plusieurs reprises. C’est la voix d’Ogawa parlant de son travail : “Je suis attirée par le non-dit et par ce que l’on ne peut pas dire. Alors je cherche à exprimer une réaction autrement qu’avec des mots.” (Lire, septembre 2000). Cette recherche fait d’elle l’un des plus grands auteurs contemporains.

Yoko Ogawa, Amours en marge, Actes Sud, 2005, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle

Entry Filed under: Littérature étrangère

1 commentaire Ajoutez le vôtre

  • 1. Camille  |  mars 23rd, 2007 at

    Tu fais vraiment de belles critiques! Je ne connaissais pas du tout ce titre d’Ogawa, tu m’as donné envie…

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