Pablo Neruda – La Centaine d’amour

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Qui sont-ils, ceux qui comme nous se sont aimés ? 

Cherchons les anciennes cendres du cœur brûlé

là, que tombent l’un après l’autre nos baisers,

Que ressuscite enfin la fleur inhabitée.

 Il faut aimer l’amour qui consuma son fruit

Installant sur la terre un visage de roi :

Nous sommes toi et moi la lumière qui dure

Et son épi indestructible et délicat.

 De l’amour enterré par un si long hiver,

Par l’oubli, le printemps, la neige et l’automne,

Approchons la clarté de la pomme nouvelle,

 De la fraîcheur qu’ouvrit une neuve blessure,

Comme l’ancien amour qui chemine en silence,

Dans une éternité de bouches enterrées.

 

Pablo Neruda – La Centaine d’amour,  Quienes se amaron como nosotros ?

Traduit de l’espagnol par Jean Marcenac et André Bonhomme, Poésie Gallimard

Elisabeth Barillé – Un amour à l’aube

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Croyant reconnaître, devant un buste de femme signé Modigliani, le profil d’Anna Akhmatova, la grande poétesse russe, l’auteur écrit l’histoire de la rencontre de ces deux jeunes artistes à l’aube de leur destin. Avec intelligence, finesse et admiration.

Comment se sont-ils connus, comment se sont-ils aimés ? Entre Paris et Saint-Pétersbourg, l’auteur part sur leurs traces, nous emmène avec elle. En 1911, à l’heure des grandes crues parisiennes, Modigliani cherche la ligne à suivre, d’ateliers en ateliers sans maître ni modèle. Anna est en voyage de noces à Paris avec son mari, Goumiliov, lui aussi poète. Mais elle sait déjà que pour faire entendre sa voix, elle devra forcer son destin. Ils se rencontrent. Modigliani lui écrit peu de temps après : «Vous êtes en moi comme une hantise». Ce profil, qu’il a longtemps cherché est devant lui.

Anna Akhmatova a laissé des bribes de leur histoire, pudiques. Des  promenades, quelques mots murmurés dans un français malhabile. « On communique ». Elles disent cet amour éphémère et  surtout cet échange artistique profond, cette rencontre de deux âmes, brève, forte, inoubliable. Pour ces amants, il n’y eut en effet qu’une aube, une parenthèse de quelques semaines. Très documenté, écrit dans une langue fluide et délicate, ce roman laisse parfois les sentiers balisés par l’Histoire pour rêver à d’autres possibles. Et au-delà des personnages, pose la question de la création, et des méandres que doit emprunter l’âme pour  y parvenir. « Le bonheur est simple quand on ne demande pas trop, mais ne pas trop demander, l’artiste le peut-il ? »

Elisabeth Barillé, Un amour à l’aube, Grasset

Une nuit d’été, La dame aux camélias

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L’or du toit de Garnier gorgé de soleil, m’éblouit. Une surprise, m’a-t-elle dit, deux places, les dernières, troisièmes loges côté mais qu’importe. Rendez-vous sur les marches. On entre et le temps s’arrête dès le grand escalier. J’ai déjà oublié et le monde et la vie. Car ce soir à Garnier, on danse. Chagall au firmament, voyage en poésie… Mais chut… déjà on éteint les lumières, déjà le frôlement des chaussons. Ce soir Marguerite va mourir. La Dame aux Camélias, fragile souveraine déchue, va se consumer au bras d’Armand, l’amoureux fou, pressant, perdu, éperdu.

Patience. Deuxième acte. Marguerite est vivante, belle dans sa robe de mousseline blanche, pâle peut-être sous ses bandeaux noirs. Une partie de campagne. Légère, aérienne dans ses voiles vaporeux, portée, emportée. Lui, partout, insatiable, fougueux, la tête dans les froufrous, séduit. Elle rit, a dénoué ses cheveux.

Et moi, minuscule silhouette dans ce clair-obscur, je réalise que jamais encore la fusion parfaite de deux corps mêlés ne m’avait autant bouleversée. Ce soir la danse magnifie l’amour dans le doux bruissement des jupons de Marguerite. L’osmose a un visage. Offert.

Et le piano de Chopin donne la note, enveloppe les amants, leur offre le tempo d’un cœur battant, la respiration de l’élan, la beauté d’un silence, l’accord parfait.

Troisième acte. La mort au bout de cette danse. Marguerite, longue madone en noir, soulève sa mantille. Elle n’est plus qu’une ombre, main tendue suppliante. Leurs corps se respirent pour la dernière fois. Il y a urgence à s’aimer, il y a urgence à s’appartenir. Tourner, étreindre, partir, s’arracher à ces bras, tomber, s’aimer, mourir, s’abandonner, n’être plus qu’un seul corps roulant sur scène – Pas de deux, porte moi, tes mains, ton souffle, puis tes bras, regarde-moi, arabesque, tes mains encore. Repartons. Nos doigts emmêlés. La salle disparaît, la scène notre pays, nous ne sommes plus que deux. Les derniers vivants.

Chaque geste me raconte cette histoire, la paume de Marguerite sur la joue d’Armand mieux qu’une virgule, les portés en points de suspension. La technique pour grammaire, la grâce qui fait le style. Poésie du mouvement, juste un bras lancé vers le ciel, juste la sensualité d’un poignet qu’on effleure, l’harmonie de deux corps qui se répondent, se comprennent, se sont reconnus. La danse comme ultime discours, ultime refuge quand les mots abandonnent. Ces danseurs-là, il faut les voir : c’est l’évidence, un temps suspendu. Leur technique parfaite oui, mais leur jeu, intense, dramatique. Ce plus, ce tout.

Et je danse avec eux. Perchée, penchée, troisièmes loges côté, reconnaissante, emportée à mon tour, cœur qui cogne, tourbillon, j’ai tout l’univers au creux de la main. Présence absolue, sensible, vivante.

Et puis… Ma Dame aux Camélias, sublime de chagrin et de solitude tire sa révérence. Rideau.

Revoilà et le monde et la vie. L’opéra endormi, la moiteur d’une nuit d’été. Mais tout est plus beau ce soir. Des étoiles, oui. Cette émotion désormais pour compagne. Et les visages d’Aurélie Dupont et Manuel Legris à jamais inscrits dans ce souvenir.

 Souvenir de la dame aux camélias, Opéra Garnier, juillet 2008

 

 

Elizabeth Goudge, Le pays du dauphin vert

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